A Zurich, un petit flyer pas comme les autres vient d'investir les comptoirs des boutiques à la mode et les bars branchés. A son aspect – lettres digitalisées sur fond bleu argent, strié d'orange fluo – il ne diffère pas vraiment de la masse d'invitations technoïdes qui foisonnent dans la ville. C'est son contenu qui étonne. Publié par le très traditionnel Festival international de musique de Lucerne, qui débute ce soir, le papier annonce la nuit «Trance» du 2 septembre prochain, entre musique pakistanaise et techno londonienne. Une des facettes du festival, qui rassemble jusqu'au 16 septembre un programme éclectique de musique symphonique, concerts baroques et world music, dans le site somptueux construit par l'architecte français Jean Nouvel: le Kultur und Kongresszentrum Luzern (KKL).

A la tête de la manifestation depuis janvier 1999, Michael Haefliger a poursuivi la diversification amorcée par son prédécesseur, Matthias Bamert: il a ouvert les «Musikfestwochen», jadis essentiellement vouées à la musique classique, à un public plus large. A 39 ans, fils du célèbre ténor Ernst Haefliger, il fait partie de la nouvelle génération de directeurs de festival, à l'instar d'un Christian Chorier à Montreux ou d'un Stéphane Lissner à Aix-en-Provence. Michael Haefliger se veut novateur et philosophe et a élaboré un programme évolutif sur trois années. Ainsi, après avoir intitulé le programme de l'année passée «Mythen», il a placé l'édition 2000 sous le thème des «Metamorphosen». Ce triptyque aux résonances un rien pompeuses – fin de siècle aidant – devrait se terminer l'année prochaine avec «La création du monde».

Le Temps: Pourquoi enrober de thèmes philosophiques un festival qui pourrait se contenter de musique?

Michael Haefliger: L'idée consiste à donner un fil conducteur à un programme qui prend beaucoup de directions différentes. Ceci afin de créer une atmosphère particulière et de tisser un lien entre les différentes musiques du festival: symphoniques, world ou contemporaines. Le thème doit aider musiciens et spectateurs à trouver un terrain d'entente, à façonner un état d'esprit commun. Loin d'être un simple cliché, le thème est aussi l'expression de toute une partie du programme, qui repose sur des connexions et des influences réciproques, comme la soirée du 23 août durant laquelle les «Variations on a récitative» de Schönberg précèdent «l'Art de la Fugue» de Bach, interprété et adapté par Gerd Zacher.

– «Metamorphosen» s'inscrit dans le cadre d'une année particulière, très chargée symboliquement…

– Bien entendu, il s'agit de l'année du passage d'un siècle à l'autre. En ce qui concerne la musique, c'est plus précisément l'année Bach et Boulez. Le premier fait l'objet d'une série de 14 concerts Bach 2000, alors que le deuxième dirige trois soirs de suite le London Symphony Orchestra. Mais «Metamorphosen» caractérise aussi nos deux compositeurs en résidence: György Kurtág et Toshio Hosokawa. Alors qu'avec Kurtág, la musique traditionnelle hongroise opère une «métamorphose» à travers un style contemporain, Hosokawa fait le lien entre les traditions musicales du Japon et la musique occidentale, qu'il a étudiée notamment en Allemagne.

– Avec la diffusion d'un flyer techno et des concerts de world music, n'est-ce pas le festival lui-même qui se métamorphose?

– Là aussi, il s'agit de créer des liens, non seulement afin de séduire un public plus jeune, mais aussi pour montrer que le seul critère de sélection de la musique doit être la qualité. L'important ne consiste donc pas à organiser une «Classic Parade» dans le seul but de drainer des spectateurs, mais de montrer qu'il y a des connexions entre des styles et des langages musicaux aussi différents que la musique ethno, une fugue de Bach ou une symphonie.

«Metamorphosen», jusqu'au 16 septembre, Kultur und Kongresszentrum Luzern, renseignements et réservations: 041/226 44 80, ticketbox@lucernemusic.ch