Au Festival de Salzbourg, voilà neuf ans que le théâtre a repris du poil de la bête. D'abord sous la houlette de Peter Stein, puis d'Ivan Nagel. Aujourd'hui, c'est Frank Baumbauer qui est chargé de la programmation théâtrale. Et c'est peu dire qu'avec lui, toute trace d'académisme théâtral a disparu de l'auguste manifestation. Enfin presque: le Jedermann d'Hofmannsthal est toujours représenté sur le parvis de la cathédrale, aussi incontournable ici que Parsifal à Bayreuth.

Pour le reste, les metteurs en scène invités sont parmi les plus remuants de l'espace germanophone: Frank Castorf prend les commandes d'Un tramway nommé désir, Martin Kusej mène Hamlet par le bout du nez et Thomas Ostermeier défendra dès le 6 août Le Nom, du contemporain Jon Fosse.

Pour l'heure, si les spectacles de Castorf et Kusej sont emblématiques d'une approche très «germano-contemporaine», avec ses tics (sexes à l'air, copulations frontales, hystérie récurrente) et ses vertus (excellence du jeu, vraie réflexion sur l'œuvre), tous deux prouvent que la déconstruction d'un texte consacré peut donner des résultats opposés.

Le cœur penche du côté de Castorf. On se doutait bien qu'il n'allait pas monter la pièce la plus célèbre de Tennessee Williams à la façon de l'Actor's Studio. Dès l'apparition de Blanche DuBois en tailleur strict (Silvia Rieger) et d'un Stanley Kowalsky ventripotent (Henry Hübchen), il est clair que Castorf s'entend à évacuer les ombres encombrantes de Vivian Leigh et Marlon Brando. Le fond de l'œuvre raconte toujours une société dissimulant sa dépression derrière mensonges et faux-semblants, mais sans le réalisme psychologique d'un Elia Kazan. Pour tenter de montrer la pertinence inaltérée d'Un tramway nommé désir, Castorf n'hésite pas à couper dans le texte et à y incorporer des interpolations, à tel point que ses acteurs semblent improviser. Leurs personnages forment une tribu urbaine où chaque membre peut péter un fusible qui entraînera une réaction en chaîne aux effets incontrôlables. Jusqu'à faire basculer le décor en arrière.

«Tu n'arrives plus à suivre, avec toutes ces références!» s'écrie Mitch (Bernhard Schütz) à Blanche, au moment de lui jouer un remake de la scène de la douche dans Psycho. Le spectateur prend la réplique pour lui. Car Castorf s'ingénie à multiplier les références, happant l'auditoire pour mieux le perdre dans un hilarant fourbi, bien dans l'air du temps. Perdition trop insoutenable pour certains membres de l'audience, qui quittent la salle avec fracas.

Avec moins de bonheur, Martin Kusej triture les scènes d'exposition de Hamlet, qu'il égare dans une immense serre édifiée par Martin Zehetgruber sur l'île de Perner, à quelques kilomètres de Salzbourg. Le spectacle a ses bons moments, notamment lors de la pantomime, étourdissant one man show de Werner Wölbern. A la fois fantôme, comédien, fossoyeur et même crâne de Yorick, son personnage apparaît comme un double de Hamlet et personnifie l'égarement de la mise en scène qui, à trop vouloir signifier, finit par ne plus rien dire. On goûte cependant aux performances de Samuel Weiss (Hamlet) et surtout de Johanna Wokalek, enfantine Ophélie.