«Enfin!» titrait un journal français lors de la création des Troyens à Paris, en 1990. Il faut dire que le monument de Berlioz attendait depuis 1858 que la capitale française daigne s'intéresser à ses formes généreuses. C'est que Les Troyens sont affaire de passion. On vénère ou on honnit cette fresque démesurée, fruit du génie de l'indomptable Hector. Mais on ne saurait lui demeurer indifférent. C'est donc la ferveur berliozienne d'un directeur qui permet à ce chef-d'œuvre de reparaître de temps à autre sur scène. En l'occurrence celle de Gérard Mortier, directeur du Festival de Salzbourg qui donne une nouvelle preuve de son volontarisme fécond en ouvrant l'édition 2000 de la manifestation avec cet opéra-fleuve – et le replace ainsi sous les projecteurs versatiles de l'actualité.

Opéra de l'errance, à la fois sujet et objet d'une quête utopique, Les Troyens racontent la chute de Troie, les vains avertissements de Cassandre, le suicide collectif des Troyennes, la fuite d'Enée afin de fonder une nouvelle civilisation en Italie, son idylle avec Didon sur la rive africaine, bientôt sacrifiée à son lointain idéal… Sous les luttes épiques, les passions couvent, s'embrasent et finissent immanquablement étouffées sous le poids de l'Histoire. Mais elles font brûler ces Troyens de l'intérieur. D'autant que Berlioz y a mis toute sa flamme musicale et littéraire: Virgile et Shakespeare le guident dans la rédaction du livret, Gluck est son modèle musical, auquel il incorpore ses propres audaces harmoniques et instrumentales.

L'immense mérite du spectacle salzbourgeois, c'est d'exhiber à la face du monde l'enivrante beauté de cette musique. L'œuvre semble taillée à la mesure d'un tel festival. Car on ne peut monter Les Troyens à l'économie. L'ouvrage s'articule en deux parties parfois représentées séparément, mais données ici en une seule soirée qui commence à 17 heures pour se terminer à 22 h 30. Il y faut des chanteurs de grand format, un chœur fourni, un orchestre qui ne l'est pas moins…

Et puis un metteur en scène sachant souffler sur ces étincelles passionnelles. A Salzbourg, Herbert Wernicke signe un spectacle élégant, honnête, propre. Trop sans doute. Recyclant une série d'effets scénographiques qu'il a déjà mis en œuvre par le passé, il se borne à «raconter l'histoire» sans grande inspiration. Optant pour le décor unique, il a imaginé un immense mur lézardé par une haute brèche à travers laquelle on entrevoit tantôt Troie en feu, tantôt les rives de Carthage. Le lieu est ambivalent (intérieur ou extérieur), peu pratique (il faut voir la centaine de choristes s'y engouffrer…) et terriblement impersonnel. Mais il permet une lisibilité maximale: les foules troyennes, en longs manteaux ou robes noires, porteront des gants rouges quand la société carthaginoise optera pour le bleu roi, tous les objets du livret (le cheval de bois, le trésor d'Ilion, les bateaux troyens) sont là, simples éléments narratifs qui évitent habilement le kitsch. Le péplum fait toutefois une brève apparition sous forme de citation pendant la «chasse royale», pantomime symphonique en laquelle Wernicke a eu raison de voir une musique de film avant la lettre.

Il est vrai que Les Troyens racontent beaucoup de choses à la fois: des vies privées broyées par des élans idéologiques, des sociétés qui s'entrechoquent, des civilisations vouées à la décadence… Mais en se bornant à illustrer, en laissant ses acteurs livrés à eux-mêmes, Wernicke néglige le grand arc du drame et les sentiments extrêmes qui devraient déborder des personnages. Arte retransmettra la soirée en deux épisodes les 16 et 23 août. Gageons que ses cadrages insuffleront un rythme nouveau à ce spectacle qui tangue entre mélancolie et torpeur.

Pour l'heure, on admire posément la distribution. On s'aperçoit que l'Enée de Jon Villars sait assouplir sa vaillance et qu'il possède une bonne projection du français. On remarque aussi qu'il est bien seul: les chœurs viennois et slovaques, par ailleurs excellents, articulent mollement, Deborah Polaski itou. La soprano wagnérienne, qui effectue ici une reconversion épatante, a cependant d'autres qualités à faire valoir. D'abord une endurance forgée à force de fréquenter des rôles aussi lourds qu'Elektra ou Brünnhilde, qui lui permet d'incarner consécutivement les deux rôles clés de Cassandre et Didon. Et puis des demi-teintes étonnantes de la part d'une chanteuse qui ne fréquente que des rôles «à décibels». Pour le reste, la distribution abrite un Hylas très fin (Toby Spence), un Ascagne délicieux (Gaële Le Roi) et des seconds rôles corrects.

Quant à Sylvain Cambreling, sa direction extrêmement fouillée et musicale obtient des trésors de couleurs d'un Orchestre de Paris en forme royale. Seul regret: lui aussi reste un peu trop sage face à l'imposante partition. Ses tempi retenus, peu dramatiques, en donnent une image hiératique – celle dont souffrent Les Troyens auprès de trop nombreux mélomanes. Il faudrait ici une direction pleine de feu et de fureur, de frémissement et d'abandon. Tant de qualités qui n'ont presque jamais été mises en œuvre dans Les Troyens, opéra habituellement défendu avec force déférence, dévotion et un rien de crainte respectueuse aussi. Salzbourg nous a taillé un beau marbre. Qui nous donnera de la lave en fusion, enfin?

«Les Troyens» d'Hector Berlioz, prochaines représentations les 4, 7, 11, 27 et 30 août, tél. 0043/ 662 80 45 579, www.salzburgfestival.at

Retransmission sur Arte les 16 et 23 août.