Que peut-on attendre d'un grand homme de théâtre? Sans doute qu'il se fraie un chemin très personnel dont chaque spectacle serait une nouvelle étape. Mais aussi que son univers, tout particulier qu'il soit, sache se glisser dans l'intimité des œuvres. Que cette sensibilité d'aujourd'hui, ses obsessions, son imaginaire, forcément un peu les nôtres aussi, parvienne à faire résonner encore un ouvrage du passé. Cet homme de théâtre sera d'autant plus digne de respect qu'il parviendra à apprivoiser l'opéra, si problématique comme on vient de le voir avec Peter Brook ou Pina Bausch à Aix-en-Provence. Vaine quête? Non, ces oiseaux rares existent. On vient d'en rencontrer un à Salzbourg. Là, Christoph Marthaler vient de montrer une Katia Kabanova qui fera date. La Suisse romande n'a vu qu'un spectacle de lui, ce modeste Voyage de Lina Bögli que Vidy accueillait l'année dernière. Mais outre-Sarine (et outre-Rhin plus encore) Marthaler est aujourd'hui adulé. Ceux qui n'ont pas enregistré le présent spectacle, diffusé sur Arte le 29 juillet dernier, peuvent se mordre les doigts.

Tout l'attirail «marthalérien» s'y retrouve. Jusqu'à l'outrance. Mais l'œuvre aussi s'y retrouve, et la musique de Janacek, que Marthaler sait si bien entendre. Katia Kabanova raconte le destin et les désirs d'une Bovary russe, empruntée à l'Orage d'Ostrovsky. Désirs d'absolu relayés par la partition à fleur de peau du musicien morave, écrite à un moment où lui-même brûlait d'une passion extra-conjugale pour la jeune Kamila. Aspirations passionnées qui se fracassent contre la terne réalité.

Cette incompatibilité, le spectacle l'exacerbe à plaisir. Dans la fosse, Sylvain Cambreling se montre aussi imprévisible que le discours janacekien, modelé sur les mille et une inflexions de la langue tchèque. La Philharmonie Tchèque le suit comme un seul homme, osant les fulgurances soudaines comme les apartés inattendus. A cette formidable direction qui surexpose les palpitations intérieures, le spectacle oppose sa grisaille ennuyée. Dès le premier accord, le rideau se lève sur une scénographie et des costumes étiquetés «Anna Viebrock», habituelle complice du metteur en scène suisse. Son esthétique années 70, ses vêtements triste et beiges, cette ringardise poétique dit constamment l'hébétude d'un monde «en quête de». En quête de repères, d'échanges, d'ailleurs, de cet ailleurs que Katia désire de tout son corps. Mariée à un homme faible, persécutée par sa belle-mère, la jeune femme rêve d'air et de lumière. Anna Viebrock l'enserre donc entre de hauts murs percés de fenêtres qui sont autant d'yeux muets, dans une cour flanquée d'une fontaine rouillée et d'un rez-de-chaussée apparent, avec vue dans les appartements des Kabanov. A la fois intérieur et extérieur, ce lieu est une cage pas dorée pour un sou. Car le papier peint pleure et le crépi trépasse. Le ciel? On ne le voit pas. La Volga? Il n'en subsiste qu'une photo dans un calendrier. Et quelques gargouillis de la vieille fontaine.

Dans un endroit où le seul rêve possible est celui, factice, d'une archaïque télé zébrée de parasites, les aspirations de Katia créent littéralement un appel d'air. Pas étonnant qu'un orage s'ensuive et électrise la situation. La jeune femme, soudain submergée par la culpabilité, confesse son adultère devant voisins et belle-mère, avant de se suicider. La belle-mère, d'ailleurs, n'est plus l'incarnation du mal et de l'hypocrisie bigote qu'en font généralement nos grandes tragédiennes, les Rysanek, les Dernesch. Dans la voix plutôt claire et peu puissante de Jane Henschel, l'odieuse Kabanicha se transforme en une petite mémère piaillante, une tête-à-claque bête et méchante, rien de plus. Dès lors, le drame ne se lit plus dans la dualité (Katia versus Kabanicha, vieille génération contre jeunesse libertaire, religion contre progrès) mais dans les tiraillements d'un être. L'ouvrage redevient un déchirant portrait de femme dont les autres figures forment le cadre, quand bien même elles sont caractérisées avec justesse: les jeunes (excellents Rainer Trost et Dagmar Peckova) dansent le rock et chantent des chansons, les vieux (parfait Henk Smit) picolent et forniquent, le mari (Hubert Delamboye, un peu en retrait) et l'amant (un David Kuebler souverain) sont des beaufs au regard fuyant.

Katia leur ressemble. C'est son drame. Grande blonde dégingandée, elle a des airs de lady Di mal fagotée, avec ses jambes trop longues et un pardessus peu distingué. Angela Denoke se jette corps et âme dans le rôle, voix charnue, toute en «trop plein» que la réalité lui interdit de décharger. Révélée l'année dernière en Marie de Wozzeck, ce jeune talent se confirme.

Si le spectacle semble aussi juste, c'est aussi parce qu'il témoigne d'une profonde musicalité: le théâtre de Marthaler se vit, se frissonne, car le metteur en scène zurichois excelle à planter une atmosphère avec des bouts de ficelle. Il n'y a que lui pour relier les trois actes par le murmure lointain d'un chœur d'homme entassé dans un des appartements, pour placer un joueur de viole d'amour à une autre fenêtre, pour faire errer sur scène un vieux clodo, qui s'agite avant l'orage et observe tout. Car si ce spectacle dresse un portrait, il parle aussi de regard. Regard insistant (ou détourné) des autres personnages. Regard des voisines, qui se penchent rêveusement à leur fenêtre quand Katia chante son besoin de lumière… Des Katia, il y en a tant qui soupirent dans toutes les banlieues du monde.

Festival de Salzbourg.

Rens. au tél. 0043.662/ 84.45.01

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