Pour prendre le pouls du monde musical, rien de tel qu'un concentré de concerts comme en offrent les festivals de Lucerne, Montreux ou Salzbourg. Au sein de ce dernier, si l'on prend la peine de jeter un coup d'œil derrière le bosquet des représentations lyriques et théâtrales, on découvre une forêt de concerts pour chœurs, ensembles contemporains, orchestres invités et Wiener Philharmoniker. Disparates et éclatés, ils tracent une cartographie symphonique, un Who's Who sans cesse réactualisé du monde de la musique qu'on affuble du qualificatif générique de «classique», faute de mieux.

Encore que «classique» soit un terme qui convienne plutôt bien à nos ex-avant-gardistes. Tandis que Berio se récapitule dans son opéra Cronaca del Luogo (cf. Le Temps du 30 juillet), Pierre Boulez, compagnon de route de l'Italien et né comme lui en 1925, apparaît sous un jour tout aussi assagi dans le concert que l'Ensemble Intercontemporain donnait au Mozarteum la semaine dernière, sous la direction de David Robertson. Si ses deux Improvisations sur Mallarmé témoignent d'un pointillisme ascétique bien dans la manière des années 50, après l'entracte et le Double Concerto d'Elliott Carter, on découvre un Boulez plus avenant, charnel et chaleureux dans Sur incises, prolongement conçu en 1996 d'une pièce de 1993.

A noter que ce concert s'inscrivait dans un cycle «Pierre Boulez invité» un peu chamboulé par une blessure à la main du compositeur et chef d'orchestre français. Mais on lui a prestement trouvé des remplaçants pour son concert autour de Répons et son concert Mahler.

Quelques jours plus tard, changement d'époque et de genre. L'Orchestre du Siècle des Lumières, dirigé par sir Simon Rattle, accompagnait Cecilia Bartoli dans un programme Haydn. Il fallait bien que ces deux-là se rencontrent un jour afin de marier leurs considérables musicalités. Cette conjonction de tempéraments boute le feu à la cantate Berenice che fai, où l'on assiste à une rare transmutation: la voix de la mezzo se fait instrument (c'est-à-dire clarinette dans l'élégie, violon dans la virtuosité, hautbois dans la furie) tandis que l'orchestre adopte la souplesse et l'éloquence d'une voix humaine pour exprimer les sentiments contradictoires du personnage.

Sir Simon contrôle la moindre attaque, il varie les élans et les teintes avec l'agilité d'un belcantiste. Dans les symphonies Nos 86 et 88, on s'effraierait presque d'un tel contrôle si Rattle ne laissait respirer son orchestre et s'il ne possédait une parfaite compréhension de l'esprit de Haydn, toujours économe de son matériau musical et prodigue en surprises diverses. A l'arrivée, c'est une confirmation de plus qu'en nommant Rattle à sa tête, le Philharmonique de Berlin a fait un choix osé. Et d'avance grisant.