C’était il y a seulement quelques mois. Sourires résignés devant une énième annonce d’annulation, on se donnait rendez-vous en 2021 sur la plaine de l’Asse ou au Montreux Jazz. Bientôt, c’est sûr, on rechausserait nos bottes boueuses pour nous masser devant les scènes. Une perspective qui, aujourd’hui, s’apparente plus à un mirage qu’à un rendez-vous. Car s’ils épongent tout juste les dégâts d’une année noire, organisateurs et producteurs sont unanimes: il n’y aura pas de grands concerts ou festivals l’été prochain – en tout cas pas dans la forme qu’on leur connaît. Ils réclament désormais des aides pour éviter le désert musical complet.

Paradoxal, alors que les rassemblements de plus de 1000 personnes, interdits depuis sept mois, sont enfin possibles? Sous certaines réserves – et c’est là que le bât blesse. Dès les annonces du Conseil fédéral début septembre, des voix se sont élevées pour dénoncer une reprise rendue impossible par le flou et l’incertitude ambiants. En particulier la menace de voir, en cas de résurgence du covid, un événement annulé à la dernière minute et sans aucune indemnisation. «Si l’autorisation obtenue est finalement retirée par le canton, l’organisateur devra honorer seul les cachets des artistes et rembourser tous les billets. Pour l’instant, ce risque financier est impossible à assumer», résume Daniel Rossellat.

Lire aussi l'opinion: Face au covid, les manifestations culturelles veulent des règles claires

Comme les vignerons

Pour l’instant, Paléo est en stand-by. Et pour cause: cette ville éphémère dépend d’une centaine d’entreprises partenaires, autant de contrats qui ne peuvent actuellement être signés sans garantie. «Aucune assurance n’acceptera de nous couvrir, même avec des primes exorbitantes. Nous pensons donc que l’Etat devrait mettre sur pied un genre de fonds d’annulation pour compenser les pertes subies. Comme pour les vignerons victimes de la grêle.»

Un filet de secours essentiel pour permettre aux équipes de relancer la machine. «Autant soutenir une reconversion de ces événements, qui font travailler du monde et offrent quelques réjouissances à la population, plutôt que des boîtes au chômage et de futures faillites», estime Daniel Rossellat.

De leur côté, le directeur et ses équipes étudient plusieurs variantes, allant du maintien du festival tel qu’envisagé l’an passé (hautement improbable) à un nouveau projet, «pas juste un Paléo à taille réduite, mais une formule entièrement repensée». Sans omettre le «plan K, pour Katastrophe»: pas d’édition du tout. «Ce serait un désastre, une mise en danger de nombreux postes de travail. Et en perdant ces précieuses compétences, il sera très difficile de repartir l’année suivante.» Daniel Rossellat se laisse jusqu’à janvier pour trancher.

Lire également: Dix-huit millions versés à la culture vaudoise

Sur le fil

Alors qu’au Caribana Festival, on commande des masques en observant de près ce qu’il se passe dans les stades, au Cully Jazz, la décision a d’ores et déjà été prise: accueillir 70 000 personnes sur neuf jours fin mars était tout simplement impensable. Deux postes en CDD ne seront pas renouvelés et le directeur, Jean-Yves Cavin, planche désormais sur une voilure extrêmement réduite (environ 1500 personnes par jour au lieu de 12 000), la seule que le festival pourrait assumer en cas de nouvelle annulation. «Nous avons la mission de proposer coûte que coûte une offre culturelle et musicale à Cully», souligne Jean-Yves Cavin. Mais la générosité des festivaliers, nombreux à renoncer à un remboursement ce printemps, n’ayant servi qu’à éponger les pertes de 2020, son festival danse sur un fil.

Autre préoccupation évidente: le gel des tournées internationales. «Les artistes d’outre-mer ne prennent plus le risque d’acheter un billet d’avion ou de louer un tour bus. Au niveau des tournées, il n’y a rien de rien! Normalement, je reçois entre 30 et 50 propositions par jour. Là, je suis à trois par semaine.»

Privés de cachets, l’essentiel de leurs revenus, les jeunes artistes et labels se retrouvent fragilisés. Comme tout le reste de l’écosystème. «Ce qu’on ampute aujourd’hui, c’est de l’activité économique qui disparaît, pour les prestataires techniques et le reste des acteurs du secteur. On assiste à un appauvrissement culturel programmé», affirme Jean-Yves Cavin, qui regrette le manque de vision et de courage politiques.

Lire encore notre éditorial: La musique live, industrie en danger

Public frileux

Sensibiliser les autorités à la réalité du live, tel est le cheval de bataille de Vincent Sager. Si le directeur d’Opus One se réjouit d’avoir échangé, ces dernières semaines, avec la conseillère d’Etat vaudoise Cesla Amarelle, il redoute l’inertie du système et la latitude laissée aux cantons. Contacté, l’Office fédéral de la culture (OFC) le confirme: le soutien à la culture va perdurer, mais seuls les cantons décideront du partage de l’enveloppe. A Lausanne et à Genève, selon nos informations, aucun projet d'«assurance perte de gain» ne serait encore dans les tuyaux.

Pour Vincent Sager pourtant, il y a urgence. Tous les concerts d’Opus One à l'Arena ont été repoussés, et d’autres risquent de subir le même sort. Comme celui de Benjamin Biolay, prévu en janvier à la salle Métropole de Lausanne. «A la base, on a 2000 places debout, ce qui est impossible. Divise-t-on la jauge en deux? Ça n’aurait aucun sens économique: à moins de 85% des places vendues, le concert n’est pas rentable.»

Et pour les quelques spectacles qui restent (des humoristes majoritairement), «les billets se vendent mal». La faute à un public frileux? Selon une nouvelle enquête de l’OFC publiée fin septembre, 43% des Suisses préféreraient attendre la fin de la crise avant de retourner voir un spectacle – ce chiffre se monte à 64% pour les festivals.

Lire encore l'article lié: Festivals et concerts: la traversée du désert

Envie de revenir

Parfois, ce sont les artistes eux-mêmes qui renoncent, estimant leurs shows incompatibles avec un public assis. Directeur de Soldout Productions, qui propose des concerts aux accents rap et hip-hop, Julien Rouyer connaît bien ce cas de figure. «Pour un public jeune et urbain, cette configuration ne fonctionne effectivement pas», confirme-t-il. Et serait contreproductive. «S’ils se retrouvent assis et masqués dans des zones délimitées alors qu’ils ont juste envie de danser, l’expérience sera désagréable. L’idée serait quand même qu’à la fin de la crise, ils aient encore envie de revenir!»

D’ici là (et la découverte salvatrice d’un vaccin), Julien Rouyer travaille au cas par cas, entre lassitude et résignation. Et l’ultime question: «Combien de temps cette situation va-t-elle durer?»