On n'imagine pas l'ampleur que peut prendre un débat culturel en Autriche si l'on n'a pas vécu les dix ans d'invectives qui se sont échangées entre Gérard Mortier et la moitié de l'establishment du pays. Enjeu de la querelle, le Festival de Salzbourg, qui est en terres germaniques bien plus que cela: une institution, une tradition, presqu'une Eglise. Lorsque le Belge d'origine flamande Gérard Mortier en fut nommé directeur, Herbert von Karajan venait de mourir. Jusqu'en 1989, pendant trente-cinq ans, le grand chef avait pris un pouvoir absolu sur le festival, où son portrait ornait jusqu'aux vitrines des chocolatiers, inondées de «Mozartkugeln».

Avant Mortier, régnaient à Salzbourg des stars du chant et de la baguette, dans des productions d'esthétique post-hollywoodienne pour la plupart, surtout lorsque le maître lui-même décidait de les mettre en scène. Gérard Mortier, qui avait bouleversé l'Opéra de la Monnaie, à Bruxelles, arrivait pour réformer tout cela. Il promit la révolution.

Dix ans plus tard, alors que s'est ouverte la dernière édition de son règne, le bilan est-il à la hauteur de ces ambitions? Entre Salzbourg, cette «ville de boutiquiers», et Mortier, la guerre a été immédiate. Puis le directeur s'est mis à dos l'Orchestre philharmonique de Vienne, pilier du festival. Les brouilles allaient se suivre. Avec de grands chefs (Muti, Abbado, Harnoncourt), avec les critiques viennois, avec le public de notables venus à la parade, «qui ne veulent voir et entendre que des belles choses. Mais le monde est aussi horrible et violent.»

En échange, le directeur a fait entrer le festival dans le siècle qu'il allait quitter. Hautes doses d'opéras du XXe siècle; metteurs en scène critiques, novateurs; chefs d'orchestre ouverts à des productions audacieuses. Il voulait aussi démocratiser l'accès au festival, dont les places sont parmi les plus chères du monde (jusqu'à 600 francs pour les opéras). Il voulait rétablir l'importance du théâtre, en doublant les moyens mis à sa disposition, avec le metteur en scène Peter Stein à la direction du programme. Rénover Salzbourg, c'était enfin, dans l'esprit de Gérard Mortier, rendre un sens au festival, articuler les programmes autour de thèmes, organiser des confrontations d'ouvrages, susciter la réflexion, si besoin la polémique.

En la matière, on fut comblé. De nombreuses productions ont excité l'effroi des spectateurs attitrés, jusqu'aux Noces de Figaro qui ont ouvert le festival, cette année, dans une mise en scène du Suisse Christoph Marthaler qui situe l'opéra de Mozart dans une misérable boutique de nippes de l'ex-RDA. Huées d'un côté, triomphe de l'autre: une scène dont Salzbourg s'est fait une habitude. Mais le caractère radical du travail scénique n'a pas toujours été associé à une interprétation musicale du même niveau, si bien que le «Mozart idéal», que tant de gens viennent chercher dans son temple, en est rarement issu.

D'immenses réussites ont bien sûr émaillé ce parcours, à l'image du Saint François d'Assise de Messiaen, repris devant des salles combles. Le XXe siècle, en général, fut magnifiquement servi: Salzbourg a sanctifié des productions de Janácek, de Chostakovitch, de Busoni, de Schoenberg mémorables. Les concerts ont continué à servir les meilleurs orchestres du monde, sous l'autorité des plus grands chefs, en y ajoutant des projets plus pointus, comme celui du baryton Thomas Hampson, qui donne cet été quatre récitals consacrés à la mélodie américaine.

Mais Mortier n'avait ni l'argent, ni le pouvoir d'aller au bout de son manifeste. La ville a donc tenu bon, le défilé de la jet-set s'est maintenu, le prix des places n'a pas baissé. Salzbourg n'est pas devenu une «capitale intellectuelle en Europe», ainsi qu'il l'aurait voulu.

Lui-même n'est pas resté à l'abri des critiques. Homme de pouvoir, et si possible de tous les pouvoirs, il a dansé la valse à quatre temps après l'accession du parti de Jörg Haider au gouvernement autrichien, début 2000. Annonçant d'abord qu'il quitterait ses fonctions, il a fait volte-face quelques mois plus tard, préférant «résister de l'intérieur» après avoir constaté la mobilisation des Autrichiens contre le parti nationaliste.

Mortier laissera la place, l'an prochain, à Peter Ruzicka, «grand intellectuel et maître-penseur». Lui laissera-t-il également son goût de l'aventure en héritage, ou verra-t-on s'éteindre, peu à peu, le feu d'une décennie certes désordonnée, mais excessivement stimulante? Lui-même semble le redouter, dans une interview à L'Express: «Salzbourg vit dans une bulle, en dehors du monde réel, dans une sorte de Disneyland musical où les véritables expérimentations sont impossibles à mener.» Le rideau va tomber, mais le sang coule encore.