Sa stature d'abord, énorme, imposante. John Eliot Gardiner est un géant: il mesure facilement 1 m 90. Mardi soir, le chef anglais entre d'un pas décidé dans la salle du Centre de Culture et de Congrès, à Lucerne. Sur scène, l'Orchestre Révolutionnaire et Romantique qui se prépare à jouer Mendelssohn et Mozart sur instruments d'époque. Puis le voici qui court, presque, des coulisses jusqu'au podium, où il ouvre sa partition avec les yeux malicieux d'un enfant qui va commettre une gaffe. Tantôt l'innocence, tantôt une maturité qui révèle une attitude empreinte de grandeur et d'humilité. Au-delà du chef missionnaire qui défend des interprétations à l'ancienne, John Eliot Gardiner nourrit un appétit de vivre monstrueux. D'où la stature.

Les mains d'un géant

Les mains, ensuite: les voici qui épousent les courbes d'une phrase pour en dévoiler les rondeurs. Puis elles esquissent une chorégraphie. On dirait un danseur. Gardiner dirige sans baguette. Il prouve qu'il ne sert à rien de vouloir battre la mesure. La musique naît de la vitalité du geste: un métronome la tue. Mais surtout, ces mains traduisent une respiration. Elles sollicitent les instruments à vent dans l'Ouverture Les Hébrides et la Symphonie Ecossaise de Mendelssohn. Ainsi, le hautbois, la clarinette, la flûte et le basson émergent comme les poumons de l'orchestre romantique. Malgré l'homogénéité acquise grâce aux progrès techniques, ces vents anciens respirent une transparence qui allège la texture symphonique et en révèle la poésie intime. Chaque instrument possède un timbre particulier, raconte une histoire, dépeint un paysage: la fin du premier mouvement de L'Ecossaise évoque un orage. Cette œuvre s'écoute comme un roman-photo, truffé de péripéties, dont les images puisent leur source chez Goethe, Schiller et Jean-Paul.

Le regard, enfin, celui d'un interprète qui revendique la musique non pas comme un fossile historique, mais comme une initiation à la vie. Lorsque Gardiner dirige le 24e Concerto pour pianoforte en ut mineur de Mozart, les yeux s'illuminent, ils miment le quotidien – avec ses surprises, ses frayeurs et ses bonheurs. Au piano, Robert Levin n'hésite pas à théâtraliser le discours. La musique tonne: les doigts courent, creusent, poncent le clavier d'époque sans craindre de le ravager. L'Américain truffe la musique d'ornements de son cru. Dans le mouvement lent, son interprétation surchargée d'intentions évoque une diva éplorée, qui soupire, gémit, ravagée de caprices. Une lecture qui décoiffe. Ainsi, contre le discours qu'on leur prête, Levin et Gardiner prouvent que l'authenticité n'est pas une démarche purement historique. Qu'elle découle d'une expérience humaine, qui se vit au jour le jour, avec son cœur, ses tripes, dans l'instant présent.

Festival de Lucerne. Jusqu'au 15 sept. Rens.: 041/226 44 00.www.lucernefestival.ch