Samedi, j’avais concert. Alors j’ai pris une douche, je me suis coiffé, pommadé, parfumé, j’ai enfilé mon plus beau survêtement hip-hop et… j’ai allumé ma télé. C’était Lady Gaga qui organisait la fête, «One World: Together at Home Special to Celebrate Covid-19 Workers», une belle initiative pour réunir de l’argent en faveur de la lutte contre la pandémie. Je ne me souviens pas de tout parce que, à la 11e chanson filmée chez une star par une caméra d’ordinateur, j’ai senti une légère déprime me gagner.

La version gratuite du spectacle a duré huit heures. Il y avait les Rolling Stones, Alanis Morissette, Billie Eilish, Céline Dion, Elton John, plein d’autres. Avant de m’endormir en plein solo de piano de Zucchero (qui avait enfilé un bonnet de laine à ses initiales), j’ai encore eu deux pensées: 1) Trente-cinq ans après Live Aid à Wembley, le concert caritatif mondialisé en 2020 ressemble à toutes les autres soirées YouTube de nos vies. 2) Quand diable pourrons-nous sortir écouter de la musique dans une salle ou un stade?

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Divulgâchage: il y a peu de chances pour que ce soit bientôt. La semaine dernière, le défilé des annulations de festivals d’été a commencé (Paléo, Montreux Jazz, Sion sous les étoiles), les autres suivront, assurément. On se prépare à un long été aphone et ce qui, pour chacun d’entre nous, constitue déjà une punition suffisante, n’est rien en comparaison de ceux qui vivent de la musique. Les artistes, bien sûr, mais aussi l’industrie du spectacle en son entier.

«C’est un effondrement», explique Michael Drieberg, patron de l’agence Live Music Prod et aussi du festival Sion sous les étoiles. Il a vu ses revenus réduits à rien et le chômage technique de ses 12 employés est prolongé au moins jusqu’en septembre. Le problème, c’est que rien ne permet de penser que les grands rassemblements seront envisageables avant des mois: «Même si j’ai à nouveau l’autorisation de remplir l’Arena de Genève, les gens viendront-ils et sera-t-on en mesure par exemple de distribuer des milliers de masques?»

Changement dans l’air

Pour Sébastien Vuignier, fondateur de l’agence Takk à Sion qui organise autant les concerts de Muse ou Radiohead que ceux d’artistes suisses en développement comme Emilie Zoé, tous les concerts d’envergure sont en train d’être déplacés en 2021, ce qui crée déjà un embouteillage monstrueux et devrait aboutir assez logiquement à une diminution des cachets des têtes d’affiche: «Je me suis permis de proposer l’autre jour à l’agent d’un important artiste anglais une diminution d’environ 10% du prix des billets. Il y a quelques mois encore, il aurait sans doute été vexé et n’aurait même pas daigné considérer mon offre. Là, il m’a répondu que c’était une bonne idée. Quelque chose est peut-être en train de changer.» La plupart des acteurs du milieu constatent depuis longtemps la croissance d’une bulle économique dans l’industrie des concerts.

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A la faveur de cette crise et des aléas boursiers du géant mondial des spectacles Live Nation (qui gère notamment l’Open Air Gampel), des espoirs commencent à émerger d’un monde de la musique contraint par cette crise à s’assainir. Par la concurrence qu’exercent entre eux les poids lourds du secteur (l’américain Live Nation et l’allemand AEG), par la multiplication des festivals, les cachets ont plus que décuplé en dix ans; ils peuvent atteindre le million de dollars et certaines manifestations, notamment en Europe de l’Est, ont déjà investi plusieurs millions pour une exclusivité. «Le business est devenu complètement fou!» s’exclame Mathieu Jaton, directeur du Montreux Jazz Festival. «J’ai surtout peur que les monstres Live Nation ou AEG ne reprennent de plus belle après la crise sans qu’elle nous ait rien appris.»

Repenser les festivals

«C’est l’ultralibéralisme poussé à son paroxysme», explique Sébastien Vuignier, qui décrit aussi une coresponsabilité des organisateurs: «Il ne faut pas se contenter d’accuser les gros méchants de l’industrie globalisée. Nous sommes tous complices de cette bulle. Elle m’a permis moi aussi d’augmenter mon pourcentage.» Et le public lui-même a fini par accepter de payer 200 ou 300 francs pour 1h30 de musique.

C’est que tout a enflé dans l’univers du concert. Michael Drieberg le vit chaque jour: «Aujourd’hui, on n’imagine pas de grand spectacle sans machine laser, pyrotechnie, écrans géants, il faut déplacer ce matériel par avion, tout cela a un coût énorme, sur les plans économique et écologique. Il faut que les gens réalisent que, quand on recommencera, on se retrouvera avec des concerts plus intimistes.» On ne s’attend pas non plus à un virage bio du côté des tournées mondiales. Mais l’inflation du spectaculaire, la démesure pour seul argument de vente seront forcément questionnés après la crise.

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Du côté de Montreux, on entame depuis quelques années une mue que la pandémie devrait accélérer encore. «Les festivals sont trop fragiles, il faut repenser leur modèle», annonce Mathieu Jaton. «Cela fait quelques années que nous travaillons pour que les deux semaines du festival comptent de moins en moins dans la part de nos revenus. Cela nous oblige à repenser la part du digital, du virtuel. Evidemment, l’expérience physique continuera d’être celle que nous privilégierions mais il est probable que le Covid-19 change aussi notre manière d’interagir socialement.»

On s’interroge beaucoup sur notre capacité collective et le délai qu’il faudra pour envisager de concentrer plusieurs milliers de corps face à une scène, la question se pose aussi et de manière presque plus urgente pour des rassemblements moins importants.

Si l’industrie des concerts copie les outrances de la finance globalisée, elle en reproduit aussi les inégalités. Pour Sébastien Vuignier, «le report de la tournée de Céline Dion à l’année prochaine ne devrait pas remettre en question fondamentalement son mode de vie, je pense surtout à tous ceux qui dépendent des concerts qu’ils ont perdus». C’est le gros du catalogue de Takk; comme cet artiste américain qui gagne environ 1000 francs pour chacun des 30 concerts européens qu’il donne chaque année et qui vit bon an mal an de ce revenu. Ce n’est pas avec des clics sur YouTube qu’il s’en sortira.