L'une est Bâloise d'origine, habitante de Corseaux, chercheuse indépendante et vigneronne à ses heures; elle a suivi des cours de viticulture et consacre tous ses week-ends aux vignes qu'elle possède, avec son mari valaisan, du côté de Saint-Pierre-de-Clages. L'autre est venue s'installer dans la région de Vevey en provenance de la Gruyère, et elle enseigne l'histoire et le français au collège de Bex, dans le Chablais, où elle exerce également la fonction de doyenne.

Amies inséparables depuis l'adolescence, Sabine Carruzzo-Frey et Patricia Ferrari-Dupont ont fait ensemble leur licence en histoire à l'Université de Lausanne, avec un mémoire commun sur la fonction du tourisme à Montreux et à Vevey à la Belle Epoque. Elles cosignent aujourd'hui un ouvrage magnifique – rigoureux, limpide, superbement illustré et graphiquement très soigné – consacré à Quatre siècles d'histoire de la Confrérie des Vignerons et de ses Fêtes.

C'est de ce livre que nous allons parler ce vendredi après-midi ensoleillé (jour J –13), sur une terrasse à deux pas des arènes, certes tournée vers le lac mais toute vibrante de la ferveur qui pulse dans les veines de la ville. A la fin de l'entretien, les deux historiennes, toutes deux figurantes dans le jardin d'Orphée, iront se préparer pour une répétition en costumes. «L'excitation monte, lance Sabine Carruzzo-Frey – qui en vue de la Fête s'est offert le plaisir de se teindre quelques mèches de cheveux en bleu… mouton – au point qu'on en rêve la nuit!»

Le Temps: Comment en êtes-vous venues à vous investir dans ce sujet?

Patricia Ferrari-Dupont (P. F.-D.): Cette institution si importante à Vevey, et en même temps mal connue, nous titillait. La Confrérie de son côté souhaitait financer une recherche sur sa propre histoire. L'ethnologue Bernard Crettaz a servi de lien.

LT: En écrivant l'histoire de votre commanditaire, n'avez-vous pas dû pratiquer une certaine autocensure?

Sabine Carruzzo-Frey (S. C-.F.): [à sa collègue, en riant] Est-ce que nous nous sommes autocensurées?

P. F.-D.: Je ne crois pas. Nous avons utilisé toutes nos sources, sans complaisance.

S. C-.F.: Certains de nos collègues chercheurs s'attendaient à une démarche de décorticage sociologique, mais ce n'était pas le but. Nous avons travaillé en historiennes.

LT: Comment avez-vous ressenti le fait de travailler pour une institution entièrement masculine, et très traditionnelle?

S. C-.F.: Au début, nous étions un peu intimidées, mais nous avons reçu un excellent accueil. Ils étaient en quelque sorte flattés de notre intérêt!

P. F.-D.: Cela les faisait quand même un peu sourire… mais très vite s'est instaurée une relation de confiance absolue, et l'on ne nous a demandé aucun changement dans le texte final.

S. C-.F.: Il faut dire quand même que la Confrérie évolue. On sent un vent, peut-être pas encore d'ouverture, mais au moins d'«entrouverture». Encore récemment, il aurait été impensable de confier une telle recherche à des personnes extérieures à la Confrérie, de sexe féminin et dans la trentaine!

LT: Pourtant, vous dites dans votre livre que l'admission des femmes dans la Confrérie n'est pas à l'ordre du jour.

P. F.-D.: C'est vrai. Mais les femmes peuvent être expertes dans la Commission des vignes, chargée des visites, et une vigneronne-tâcheronne pourrait être couronnée lors de la Fête. Le problème, c'est qu'il y en a très peu.

S. C-.F.: De ce point de vue, le milieu viticole valaisan est plus ouvert que le milieu vaudois. Quant à admettre les femmes dans la Confrérie, ils vont bien devoir y venir une fois, mais est-ce que ce type d'institution les intéresse? [Se tournant vers sa collègue] Tu te verrais Consœur, toi?

P. F.-D.: Non!

LT: L'histoire de la Confrérie, telle qu'elle est racontée dans la première partie de votre livre, fait apparaître la forte emprise de cette institution, très proche des milieux conservateurs au pouvoir, sur la vie locale. Est-ce encore le cas aujourd'hui?

P. F.-D.: Justement, l'autre jour, lors du passage des figurants à travers Vevey, j'ai été frappée de constater que la Confrérie avait tout loisir d'occuper le terrain de la ville, d'arrêter le trafic… Même la police n'avait plus rien à dire. C'est encore et toujours la bourgeoisie qui offre une fête à son peuple.

LT: Les visites de la Commission des vignes de la Confrérie sont imposées aux vignerons-tâcherons par les propriétaires. Au XVIIe siècle, on punissait ceux dont le travail laissait à désirer, par la suite on s'est mis à récompenser les vignerons-tâcherons méritants. N'est-ce pas une démarche très paternaliste?

P. F.-D.: Ce qui est surtout très paternaliste dans la Confrérie, c'est qu'elle est composée de notables intéressés par la vigne, mais foncièrement étrangers à ce monde. En revanche, les experts de la Commission des vignes sont désormais des vignerons ayant la même formation que ceux qu'ils jugent. Cela instaure entre eux une relation professionnelle.

LT: Mais certains vignerons-tâcherons sont très critiques envers le système des visites.

S. C-.F.: C'est surtout pour des motifs économiques. Répondre aux critères de perfection de la Confrérie demande des investissements supplémentaires qui augmentent les coûts de production.

P. F.-D.: C'est un luxe qu'il faut pouvoir s'offrir. C'est pourquoi les vignerons attachés aux grandes maisons sont avantagés par rapport aux vignerons indépendants.

S. C-.F.: Il faut dire que les directives actuelles datent encore de 1983, et doivent être révisées. Déjà maintenant on tolère l'enherbement des parcelles…

P. F.-D.: Mais l'utilisation des machines, ça ne passe pas encore très bien…

S. C-.F.: Quoi qu'il en soit, même ceux qui émettent les critiques les plus virulentes sont très attachés à la Fête. A la limite, ils aimeraient bien continuer à avoir des Fêtes avec un autre prétexte que de récompenser les élus de la Commission des vignes!

LT: Au début de votre livre, vous écrivez que la Fête des Vignerons est «un hymne solennel et joyeux au travail, à la patrie, à la foi en l'homme et au bonheur de vivre». Etes-vous convaincues que ces idéaux sont encore d'actualité, notamment la patrie?

P. F.-D.: Oui. L'élément patriotique a peut-être moins d'impact, mais imaginez la déception si on supprimait de la Fête les Cent-Suisses ou le Ranz des vaches!

S. C-.F.: La notion de patriotisme est toujours d'actualité, mais elle évolue. Les Fêtes du XIXe siècle exaltaient le canton de Vaud, nouvellement créé. La Fête de 1927, avec ses décors inspirés de la Suisse médiévale, exprimait un réflexe de défense des vignerons confrontés à l'essor de la modernité industrielle. La Fête de 1999 évoquera un patriotisme aux antipodes du nationalisme, fait de partage et d'ouverture au monde.

LT: C'est presque une inversion de la notion traditionnelle de patriotisme…

S. C-.F.: C'est le choix de François Rochaix, et il a été approuvé par la Confrérie, qui souhaite aussi se mettre dans l'air du temps.

LT: Les Vaudois n'ont-ils pas tout de même encore tendance à se prendre pour le centre du monde?

S. C-.F.: C'est l'attitude égocentrique d'Arlevin au début du spectacle. Mais ensuite il change et veut partager sa gloire avec les autres.

LT: L'internationalisation de la Fête amorcée en 1955, et désormais très marquée, avec notamment beaucoup de promotion à l'étranger, va-t-elle de pair avec une tendance à l'ouverture?

S. C-.F.: Elle répond surtout à la nécessité de couvrir un budget de plus en plus important. Si ce n'était pour ces questions financières, les Veveysans aimeraient bien faire leur fête entre eux. Il y en a qui se plaignent que trop de billets ont été vendus à l'étranger.

P. F.-D.: Et les engagements d'artistes étrangers posent problème.

LT: Mais cela va à l'encontre de l'esprit de la Fête selon François Rochaix…

S. C-.F.: Entre l'idéal de François Rochaix et la perception des Veveysans, il peut y avoir un décalage!

LT: Dans la deuxième partie de votre livre, vous retracez l'évolution des thèmes et des personnages de la Parade (une survivance des processions médiévales)

et de la Fête proprement dite, qui lui a succédé à la fin du XVIIIe siècle. Comment expliquer l'introduction des divinités païennes à partir de 1730, dans une société de plus en plus marquée par la Réforme?

S. C-.F.: Pour les élites veveysannes, c'était un moyen de montrer leur culture. C'était une convention artistique. Mais ces divinités permettaient surtout d'exprimer des choses que les protestants ne pouvaient pas dire autrement.

P. F.-D.: Vous savez, Vevey était une ville très austère! Ce n'est pas pour rien qu'on traitait les Veveysans de «pâtés froids». La Parade, ça leur permettait de se laisser un peu aller. Pendant tout le XIXe siècle, la Fête a été très critiquée dans les milieux piétistes.

LT: La première Fête proprement dite a lieu en 1797. Pour la première fois, on assiste au découpage de l'année en saisons qui deviendra la trame de toutes les Fêtes futures. Pourquoi?

P. F.-D.: Tout simplement parce que le cortège débouchait pour la première fois sur la place du Marché, et qu'il

fallait lui donner un ordre! Mais c'est vrai qu'en 1797 on assiste pour la première fois à un couronnement, donc à un véritable hommage au travail du vigneron, inscrit dans le cycle du temps.

LT: Au fil des Fêtes, l'année vigneronne a commencé d'abord au printemps, ensuite en hiver, en 1905, ensuite de nouveau au printemps, en 1977, et celle de 1999 va commencer en novembre. Est-ce symboliquement important?

P. F.-D.: Dans l'Ancien Testament, il est question de la taille de la vigne, qui se fait en hiver, comme première opération de l'année vigneronne. Le printemps revêt, lui, une signification christique, le vin nouveau évoquant le sang du Christ et la résurrection.

LT: Drôle de mélange entre ces références sacrées et l'usage très profane qui est souvent fait du vin…

S. C-.F.: La Bible donne une signification positive à la consommation de vin, et recommande seulement de ne pas en abuser!

LT: Peut-on affirmer que la Fête – une tous les 25 ans, donc une par génération – rythme encore vraiment le temps des Veveysans?

S. C-.F.: Oui. Les gens conservent les souvenirs de la Fête précédente et aiment à en parler. Et même les jeunes qui écoutent du rap s'intéressent à cet événement vécu par leurs parents, ont envie de le vivre à leur tour.

LT: Il est donc juste de parler du «peuple de la Fête»?

S. C-.F.: Oui. Par exemple, dans tous les groupes de figurants, on trouve un mélange de toutes les catégories sociales.

LT: Dans sa postface à votre livre, François Rochaix évoque la «perte de mémoire» qui nous menace, les progrès techniques de la communication ayant «quasiment annulé l'espace et le temps», et affirme que la Fête de 1999 «devrait respirer un double mouvement, en arrière et en avant». Qu'en pensez-vous?

P. F.-D.: Cette Fête est la première qui jette un regard vers l'avenir, qui dessine une utopie pour demain. Ce n'est pas par hasard qu'elle a été organisée en cette date charnière qu'est 1999. Elle vise à renforcer l'identité par la mémoire, mais pour aboutir à une ouverture. Elle ramasse en elle toutes les Fêtes précédentes, et en même temps délivre un message visionnaire.

Sabine Carruzzo-Frey et Patricia Ferrari-Dupont Du Labeur aux honneurs. Quatre siècles d'histoire de la Confrérie des Vignerons et de ses Fêtes.

Avec une contribution du professeur Jacques Viret pour la partie musicale. 270 p., très richement illustré. Edité par la Confrérie des Vignerons de Vevey en collaboration avec l'Imprimerie Corbaz de Montreux. Broché: 60 francs; relié: 75 francs.

Animan, juillet-août 1999

Numéro consacré à la Fête des Vignerons, avec un reportage richement illustré sur les saisons de la vigne

Fabrique de la Fête

Entretiens avec François Debluë, Michel Hostettler, Jean-Claude Maret et François Rochaix

Faculté des lettres de l'Université de Lausanne. A commander à la Section de français, BFSH2, 1015 Lausanne, au prix de 10 francs

Pierre Sauter La Vigne, le vin, la Fête des Vignerons à la Belle Epoque

Slatkine. Jacques Berthet (Photos), ET Christophe Gallaz (texte)

Chronique vigneronne

MOA Editions-L'Hebdo

Programme de la Fête des Vignerons 1999

12 francs