Dans Matrix, le film des frères Wachowski, la dissidence trouve son centre névralgique en une base nommée Zion. Hasard ou coïncidence, Sizzla, chantre prophétique d'une Zion rastafarienne, vient d'être incarcéré à Kingston. Apparemment pour ses prises de position subversives face au gouvernement jamaïcain. Dj Asher, concepteur de la soirée, évoque l'épisode: «Il semblerait que Sizzla ait été passé à tabac par les forces de l'ordre et qu'il ait donc décidé d'annuler sa tournée européenne.»

Conséquence: il ne sera pas au Montreux Jazz Festival lors de la soirée reggae de vendredi. Le Jamaïcain Capleton, solidaire de Sizzla, se désiste également. Le programme définitif comprend donc Dj Asher, Mafia & Fluxy & Earl 16, Prezident Brown, The Morgan Heritage. En tête d'affiche, un autre ténor jamaïcain, le jeune Anthony B. Aussi engagé politiquement que son confrère Sizzla, Anthony B fonde pourtant son flow sur une pesante mythologie rasta. Moins dérangeante sans doute pour les nantis de Kingston que les injonctions anticapitalistes de Sizzla.

À 22 ans, Sizzla s'affiche comme un membre actif du virulent «Bobo Dread Shanty», réunissant la communauté ghanéenne de Jamaïque. Sa musique et ses textes ne se bornent pas à énumérer les poncifs d'un rastafarisme post-Bob Marley décadent, mais font preuve d'une intégrité incontestable. Face à lui, Anthony B réitère d'une voix lancinante l'esthétique Jah, où l'énoncé récurrent de Babylone-mère des vices, Zion-terre édénique et autre Ganjah salvatrice épargne à leur auteur de définir clairement la pertinence du mouvement rastafarien aujourd'hui. Malgré ce changement in extremis, le programme de la soirée, intitulé «A Reggae Night with Rootsman», n'en reste pas moins à mille lieues des récupérations commerciales.