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La fête transgressive de Larytta

Le groupe lausannois fait un retour très réussi avec un nouvel album, «Jura».Un disque qui joue avec une perversité maligne sur la perception des styles

La fête transgressive de Larytta

Musique Le groupe lausannois fait un retour très réussi avec un nouvel album, «Jura»

Un disque qui joue avec une perversité maligne sur la perception des styles

Jetons un œil à la pochette du dernier album de Larytta: on y voit, de profil, le visage d’une jeune fille extrême-orientale portant casquette visière translucide et oreillette de téléphone. En haut à gauche, dans une police qui pourrait vaguement rappeler des idéogrammes coréens, le nom du groupe et, à droite, celui de ce dernier disque: Jura.

On n’a pas encore parlé de musique, mais on a peut-être déjà là, condensée, l’esthétique qui dicte le projet porté depuis 2004 par les Lausannois Christian Pahud et Guy Meldem, depuis rejoints par Emmanuel Diserens et Michel Blanc: un sens du carambolage (voire de l’accident sublime), de l’étrangeté (voire de l’absurde) et du concept foutraque mais assumé. Mélangez bien, et vous aurez les conditions-cadres nécessaires à l’éclosion d’une proposition artistique qui pose un pied dans la fête et l’autre dans l’intelligence.

Mais parlons musique. Jura, publié à l’automne passé en Suisse et à l’international en mars prochain, ce sont onze titres qui partent en fractales sur la dissociation des styles. Difficile de déterminer quel est leur noyau générique: electro? pop? musiques du monde? Un peu tout cela à la fois: Larytta propose une musique carnavalesque – ceci dit dans le sens le moins péjoratif du terme – dans laquelle on croise des patrimoines hétérogènes.

A écouter «Revolution 10», le moment fort de cet album, on voit très bien se profiler une figure tutélaire possible, celle du LCD Soundsystem de James Murphy, chez qui l’on retrouvait déjà cette science des hybrides dansants. Mais Larytta va puiser ailleurs encore: dans l’orientalisme pour «Love Love Banana» (oui, certains libellés de titre valent le détour), dans la polyrythmie africaine pour «Les Bambous» (on vous avait prévenus), dans l’electro old school pour «Broken Leg Theory», voire dans une disco synthétique d’inspiration presque Off the Wall que l’on pourrait être prompt à mépriser pour «All I Do».

Le conditionnel est d’importance: si Larytta se contentait de jouer les clones, l’affaire se résumerait à un exercice de style tout à fait vain. Mais il y a, bien entendu, quelque chose de plus à découvrir ici. Plusieurs facteurs interviennent, et le premier d’entre eux pourrait être compris comme un goût assuré et bienvenu pour le parasitage.

Revenons à ce fameux «All I Do», qui peut faire ici office de paradigme: ce morceau, soyons honnête, pourrait n’être qu’une scie déprimante en l’absence des incongruités qui le parsèment. Mais, dès l’introduction, Larytta marque une différence – une perversité: un son surgit, difficilement identifiable, à moins d’imaginer qu’ils soient parvenus à coincer un chat dans le pavillon d’un saxophone –, et ce décrochement inattendu apporte immédiatement un délicieux climat de tension à l’ensemble de l’exercice. Il y a ici quelque chose qui a trait à la parodie, dans sa définition et non pas dans ce que le terme peut avoir de dépréciatif: Larytta ne joue pas selon des codes préétablis, Larytta joue avec ces codes.

Pahud et Meldem ont un passé: le premier tient encore la batterie des post-rockers lausannois de Honey For Petzi, le second se forma dans le punk. Ils sont surtout tous deux diplômés de l’ECAL: on est tenté de croire que leur goût de la mise en scène artistique, leur positionnement critique, et le savoir-faire dont ils témoignent en la matière, leur viennent peut-être de ce cursus. Christian Pahud: «Une école comme celle-ci permet d’élaborer des stratégies différentes concernant les processus créatifs. Sans que tout cela soit conscient, cela influence forcément notre manière de composer.» Et c’est bien là que réside le second facteur permettant à leur production de séduire: une indéniable efficacité lorsqu’il s’agit de donner consistance au disparate, mais qui laisse toujours, malgré tout, une place à l’aléatoire.

Il faut les écouter décrire le processus du baptême de leur dernier album: «Nous avions d’abord imaginé une comédie musicale. Elle avait pour décor le Jura et ses habitants. L’idée de créer un spectacle total nous plaisait bien. Ensuite, le temps, le manque d’argent et notre fainéantise aidant, l’idée d’un album est apparue comme plus à notre portée. Le Jura a cette particularité d’être un canton rural et progressiste en même temps. Ça nous plaît. Tout comme ses paysages. C’est un peu notre Far West suisse. Et puis, les filles jurassiennes sont sexuellement plus libérées qu’ailleurs. On ne sait pas du tout si c’est vrai, mais ça nous plaît de le croire. Bref, c’est notre canton préféré de Suisse.» Outre le fait que l’entier de la population jurassienne ainsi que l’auteur de ces lignes – un pur produit de l’agglomération delémontaine – leur seront éternellement redevables, on a peut-être dans cette manière de se raccrocher aux branches la meilleure expression de la créativité de Larytta.

Larytta, «Jura», Creaked Records

Si Larytta se contentait de jouer les clones, l’affaire se résumerait à un exercice de style tout à fait vain

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