Cinéma

De quel feu brûlait Jeanne d’Arc?

Deux ans après «Jeannette», Bruno Dumont conclut avec «Jeanne» sa relecture de Charles Péguy. Un projet radical qui, détaché du réel, s’interroge sur le mystère de la jeune héroïne française et fait entendre son âme par la voix séraphique de Christophe

Les sondages montrent que Jeanne d’Arc est l’héroïne préférée des Français, de gauche ou de droite, croyants ou athées, devant Charlemagne et Napoléon. Le cinéma l’a bien compris: plus de 120 films et téléfilms rapportent la geste de la bergère de Domremy partie bouter les Anglois hors du royaume de France et brûlée vive à Rouen en 1431, à l’âge de 19 ans. Elle a eu le visage de Renée Falconetti, Ingrid Bergman, Hedy Lamarr, Jean Seberg, Sandrine Bonnaire ou Milla Jovovich, dans des œuvres expressionnistes, hollywoodiennes, naturalistes ou juste débiles reflétant toutes les idéologies du XXe siècle.

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Cinéaste ascétique et rigoureux (L’Humanité), tenté par la bouffonnerie (Coincoin et les Z’inhumains), grand admirateur de L’Evangile selon saint Matthieu de Pasolini «qui replace le sacré exactement là où il faut: au cinéma», Bruno Dumont le dit franchement: «Moi, Jeanne d’Arc, je m’en fichais un peu.» Il est venu à elle à travers Charles Péguy qui, en 1897, publie Jeanne d’Arc, traduction lyrique d’un patient travail d’historien qu’il dédie «à toutes celles et à tous ceux qui seront morts pour tâcher de porter un remède au mal universel» et aussi pour établir la «République socialiste universelle». Ecrit en vers libres, le drame en trois pièces (A Domremy, Les Batailles, Rouen) pose «le mystère de la charité de Jeanne d’Arc», dévouée à réaliser le salut temporel de la France et le salut spirituel de l’humanité entière.

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«Jeanne d’Arc a été peinte des milliers de fois. C’est un sujet inépuisable. Il y a une nécessité à la représenter, parce qu’elle est sans doute la métaphore la plus spirituelle de la condition humaine», médite Bruno Dumont. Il a tenté d’«inventer la modernité», avec Jeannette, l’enfance de Jeanne d’Arc (2017), une comédie musicale. La gamine garde ses blancs moutons sur les dunes de la Côte d’Opale. Monsieur saint Michel, mesdames sainte Marguerite et sainte Catherine lui apparaissent. Ressentant dans sa chair et son âme la «douleur universelle», elle part accomplir son destin. Sur une partition musicale d’Igorrr, Jeanne chante les mots de Péguy et se déchaîne en entrechats fougueux.

Ballet équestre

L’itinéraire «absolument extraordinaire, très mystérieux et fulgurant» se poursuit dans Jeanne, dont l’action se déroule entre 1429 et 1431. L’héroïne perd sa première bataille à Paris. Faite prisonnière par les Bourguignons, livrée aux Anglais, l’adolescente est jugée à Rouen par un tribunal ecclésiastique et condamnée au bûcher pour hérésie.

Le cinéaste parie sur l’intelligence du spectateur. Le réel ne l’intéresse pas; il ne se pose pas la question de l’anachronisme ou de la vérité historique. Il réduit à trois fois rien le budget des décors, à zéro celui des effets spéciaux et néglige le star-système. A l’exception de Fabrice Luchini qui fait une apparition amicale en Charles VII, les rôles sont distribués à des acteurs de théâtre, à des profs de littérature, à des non-professionnels. L’imagerie traditionnelle vole en éclats. Gilles de Rais qu’on a toujours représenté sous les traits d’un colosse à barbe méphistophélique est un gamin à barbiche malingre, sourire ébréché et voix flûtée.

Les batailles? Elles sont hors champ. A quoi bon engager des cascadeurs? Un ballet équestre mené au son martial des tambours suffit à exprimer la violence des affrontements, le sang, la peur et le râle des mourants. Appliquant au cinéma le principe d’abstraction qui sied aux décors de théâtre, Bruno Dumont suspend l’incrédulité avec désinvolture. Un vieux blockhaus rongé de lichen figure le château de La Trémoille, quelques plantes en pots achetées au garden-center d’à côté suffisent à exprimer la splendeur des plates-bandes ducales…

Vérité symbolique

La petite Lise Leplat Prudhomme incarne Jeanne enfant dans Jeannette; elle est remplacée par Jeanne Voisin quand elle a 15 ans. Celle-ci était naturellement pressentie pour reprendre le rôle. Lorsque Bruno Dumont l’a contactée, elle a émis des réserves – elle ne voulait pas couper ses cheveux, ni monter à cheval. Le réalisateur n’a pas insisté et a «repris la petite». Elle est trop jeune? Oui, mais quelle importance quand on sait que Falconetti avait 35 ans quand elle a joué Jeanne pour Dreyer et Ingrid Bergman 39 dans le film de Rossellini. «La petite incarne encore mieux l’enfance, l’innocence. Sa taille augmente la substance de Jeanne. Ce n’est pas la vérité historique qui importe, mais la vérité symbolique. On pourrait très bien faire Jeanne d’Arc avec un garçon, cela ne poserait aucun problème parce que l’enjeu est symbolique.»

Faisant observer que la peinture flamande abonde en erreurs de perspective, Bruno Dumont trouve intéressant que Lise soit trop petite, car «cette disproportion montre la dimension poétique du film». Elle accuse aussi la cruauté de la condamnation. Filmé de loin, le supplice de Jeanne, silhouette minuscule et solitaire brûlant sur une colline distante, s’avère d’une violence paradoxalement supérieure à bien des gros plans.

«Quand je filme des dunes, je ne filme pas des dunes, mais la vie intérieure de Jeanne. Quant à la cathédrale, c’est le cœur de Jeanne.» Consacrée au procès, la seconde partie du film, se déroule principalement à l’intérieur d’une cathédrale (celle d’Amiens). Les lignes vertigineuses de l’architecture gothique induisent la dimension sacrée et soulignent les ambiguïtés de la justice: le procès relève de la représentation théâtrale. Le réalisateur «aime l’idée de ramener le religieux dans son théâtre, c’est-à-dire le cinéma».

Séraphin mélancolique

Imbus de leurs prérogatives, les prélats jugeant Jeanne usent d’une sophistique complexe et flirtent avec le grotesque tel que Dumont le cultive dans P’tit Quinquin ou Ma Loute. Le cinéaste n’a pas changé un mot au texte de Péguy. Il donne à redécouvrir la drôlerie féroce d’un auteur oublié et son pessimisme – «Vous parlez de l’amour de Dieu aux soldats. Il faut leur parler d’argent, de pillage», explique Gilles de Rais à Jeanne.

A l’extrémité gauche des stalles où siègent les huit juges, Maître Guillaume Evrard se dissimule sous une capuche ombreuse et se tait. Lorsque vient pour lui le moment de prendre la parole, il se lève et rejette la bure. Apparaît Christophe. De sa voix de séraphin mélancolique, le Beau Bizarre entonne: «Elle ira dans l’Enfer où clament les Damnés dans les hurlements fous des Embrasés vivants…» Dans Jeannette, le prog metal d’Igorrr «était tout à fait approprié pour évoquer la question de la conversion mystique, qui relève de l’extase, explique Bruno Dumont. Pour parler de batailles et de procès, j’ai plutôt cherché la mélodie. Je pense que Christophe donne connaissance de la vie spirituelle de Jeanne.»


«Jeanne», de Bruno Dumont (France, 2019), avec Lise Leplat Prudhomme, Julien Manier, Jean-François Causeret, Fabrice Luchini, 2h18.

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