Critique: «La Poupée dans la poche»

Feu de joie à l’Orangerie

Inspirer la peur à quelqu’un est considéré comme un péché dans certaines cultures traditionnelles. S’il suffisait d’une mise en garde, aussi ancestrale soit-elle, pour empêcher quiconque de faire frémir son prochain… Un péché, vraiment? Si le spectacle du Teatro delle Briciole, La Poupée dans la poche, ne se positionne pas sur le plan moral, il est une invitation, douce mais ferme, à s’affranchir de ses peurs. Il y va de notre capacité à s’ouvrir aux autres, délestés de tout préjugé. A l’affiche du Théâtre de l’Orangerie, à Genève, cette adaptation d’un conte russe d’Alexandre Afanassiev – Vassilissa La Belle – sonne juste. Destinée aux enfants de 3 à 7 ans, elle vante les vertus de l’introspection et de la transmission. Il n’est jamais trop tôt pour être mis dans la confidence.

En pénétrant dans le théâtre niché au cœur du parc La Grange, la procession de spectateurs avance à pas comptés. Dans la pénombre, c’est par les coulisses que l’on accède à la petite salle qui accueille les spectacles jeune public. La révélation d’un secret est forcément au bout du chemin, pressent-on. Chaussette trouée et robe rapiécée, une jeune femme debout sur une piste circulaire incite à ouvrir grandes ses oreilles car, assure-t-elle, elle ne racontera qu’une fois l’histoire de la petite Vassilissa. C’est faux, mais qu’importe. Le ton est donné. Tout se joue ici, n’escamotons pas le moment présent.

Seule en scène, Laura Magni a le don de captiver. C’est Cendrillon au pays des cosaques, ou presque, qu’elle interprète en un temps record. Orpheline de mère, Vassilissa est honnie par sa marâtre et ses vilaines belles-sœurs. On l’envoie donc chercher du feu chez la sorcière Baba-Yaga en ne donnant pas cher de sa peau. Mais en suivant les conseils de sa poupée, un cadeau de sa défunte mère, l’héroïne triomphe de l’adversité.

Laura Magni campe tous les personnages et ménage le suspense. Son jeu est tonique, ses gestes précis. L’Italienne Letizia Quintavalla, qui la dirige, a l’habitude de s’adresser aux tout-petits. Il y a deux ans, elle présentait à l’Orangerie Savants sans le savoir, où elle explorait finement la part de poésie dont chacun est dépositaire. Et depuis sa création en 1994, La Poupée dans la poche a été joué plus de 2500 fois.

Si le spectacle séduit tant, c’est aussi parce qu’il livre un regard confiant sur des êtres en apparence fragiles. En désignant dans le public une fillette pour venir jouer à nouveau l’histoire avec elle, Laura Magni fait preuve d’une bienveillance de tous les instants. Même lorsqu’elle disparaît derrière un rideau de feu, et guide par la voix sa jeune partenaire. Vassilissa ne tressaille pas. L’alliée qu’elle tient dans sa poche est indétrônable. Comment la peur pourrait-elle survivre à ce feu?

La Poupée dans la poche, Théâtre de l’Orangerie à Genève. Jusqu’au 9 août. Dès 3 ans. 022 700 93 63