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Dans «Lettres à un jeune auteur», Colum McCann partage aussi ses doutes et ses interrogations face à la page blanche.
© Patrice NORMAND/Leextra via Leemage

Livres

Le feu de l’écriture selon Colum McCann

Le romancier irlandais s’adresse aux aspirants écrivains dans un texte en forme de plaidoyer pour une littérature audacieuse, tout entière tournée vers les brasiers intimes et collectifs. Un guide précieux à mettre entre toutes les mains

Ecrire, mode d’emploi. En lisant Raymond Roussel ou Georges Perec, Gombrowicz, Calvino ou Barthes, tous les romanciers en herbe ont découvert quelques secrets du métier, en espérant percer les mystères de l’alchimie littéraire. Et bien sûr, il y a les Lettres à un jeune poète de Rilke. C’est maintenant au tour de Colum McCann de signer des Lettres à un jeune auteur, où il livre ses propres réflexions, tout autant que ses doutes et ses interrogations lorsqu’il affronte la page blanche. «Si j’écris, dit-il, c’est pour tirer de la confrontation avec le désespoir une minuscule frange de beauté.»

Dans ces missives percutantes, McCann se refuse à dresser une liste de conseils pratiques, comme c’est le cas dans beaucoup d’ateliers d’écriture où l’on prétend apprendre à «fabriquer» des romanciers: chaque lettre de l’auteur des Saisons de la nuit nous invite au contraire à considérer la création littéraire comme une quête quasi-métaphysique. Une aventure spirituelle où il n’y a pas de recettes concrètes mais une nécessité de plonger corps et âme dans l’inconnu afin de trouver sa propre voie, sa propre voix. «Ecris au-delà du désespoir. Chante. Chante tes visons dans le noir. Dénonce. Résiste. Va où personne n’est allé. Compose une langue unique. On peut te retirer bien des choses – même la vie – mais pas les récits que tu en fais.»

«Entrer en soi-même»

Il n’existe donc qu’un seul chemin, «entrer en soi-même», comme disait Rilke à Franz Xaver Kappus. Et lorsque McCann commence ses cours de littérature au Hunter College, il déclare malicieusement à ses étudiants qu’il sera «incapable de leur enseigner quoi que ce soit»… En fait, précise-t-il, «je les guide vers le feu en souhaitant qu’ils repèrent les endroits où, de toute évidence, ils se brûleront». Leur mission? Parvenir à maintenir l’incendie et à le transmettre, en sachant qu’il est vain de «vouloir disséquer ce qui reste essentiellement un procédé mystérieux».

Lève-toi de ce fauteuil. Prends la porte. Plonge dans la page

Cela n’empêche pas McCann d’offrir une manne de conseils à son jeune auteur, des recommandations qui sont autant de définitions de toute bonne littérature. En écrivant, il faut d’abord à tout prix s’éloigner du raisonnable. Se fondre dans l’altérité et se laisser guider par l’empathie. Ne jamais craindre les sentiments. Chercher ce qu’est être un homme. Se nourrir de «ses propres chutes». Fuir les clichés comme la peste. Savoir repérer l’universel dans le local et «transcender l’individuel» pour briser le carcan égotiste. Faire confiance à la langue et à son flot musical, en «braquant sa plume sur ce que l’on ignore» et en comptant sur «la résilience du Bien». Agir comme une caméra, trouver les mots qui soient à la fois «la lentille et l’obturateur» car ils sont «l’œil de la conscience». Ne jamais être didactique, parce que «rien ne diminue autant la vie que les explications». Pratiquer le «gueuloir», comme Flaubert. Travailler sous le signe de la colère, seule manière d’aller vers l’inconnu, vers l’extrême, au-delà des convenances. «L’écrivain est un explorateur, note McCann, il sait qu’il souhaite aller quelque part mais il ignore si ce quelque part existe déjà. Il convient de le créer.»

Des personnages qui vous brisent le cœur

Quant à l’invention des personnages, c’est dans «les sables de l’imagination» qu’il faut leur donner naissance. «Ils doivent être difficiles, compliqués, imparfaits. Ils doivent peu à peu s’épaissir, porter le poids du réel. Ce sont des sacs de nœuds, d’os et de chair, qui vous brisent le cœur. [...] Donner vie à un personnage s’apparente à rencontrer quelqu’un dont on a envie de tomber amoureux.» Et d’expliquer que l’écrivain doit être capable, en fermant les yeux, d’habiter le corps de son personnage, d’entendre le son de sa voix et jusqu’au rythme de ses pas.

Lire aussi: La violence, au cœur des récits de Colum McCann

Autre incontournable question, la plus délicate de toutes: celle du réalisme. Faut-il dire vrai? Ou déconstruire le réel de toutes pièces? La réponse de McCann est tout en nuances, avec ce goût du paradoxe qui est à la source de son écriture. Car, dit-il, les bons récits doivent «mêler l’art et la vraisemblance». La vérité a donc toujours besoin d’être «façonnée». Ecrire, est-ce raconter des mensonges, comme on le prétend souvent? «Loin de là, poursuit l’Irlandais de New York, inventer consiste à remodeler l’authentique. Il ne s’agit pas de mentir mais de pétrir, de mouler, de guider.»

Bréviaire de l’absolu

Du plus technique au plus convulsif, mêlant mises en garde lumineuses et avertissements pour ne pas succomber à «la drogue de la modernité qu’est la facilité», ce guide aux aspirants écrivains – et aux autres! – est un véritable bréviaire de l’absolu. Une exhortation à s’approcher toujours plus des brasiers intimes et collectifs, quand «le cœur est arraché». Afin de devenir un voleur de feu de la trempe de Colum McCann.


Lettres à un jeune auteur
Essai de Colum McCann
Traduit de l’anglais (Irlande) par Jean-Luc Piningre
Belfond, 170 p.

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