La joie au théâtre. Cette émotion sans prix qui s’ébruite en petite pluie sur la joue. Au Festival d’Avignon, Wajdi Mouawad et sa troupe offrent ce transport au public. Douze heures de roman au Palais des papes, portées par une vingtaine d’acteurs euphoriques dans l’effort. Au cœur de la nuit, ils jouent des histoires de frères et de sœurs en quête de racines. Des enfants qui remontent le cours de l’Histoire, ailes de papillon sur champ de cendres. En arrière-fond, les tueries du Proche-Orient, le Liban déchiré, des guerres anciennes qui crépitent aujourd’hui dans des préaux.

Wajdi Mouawad, 41 ans, emprunte aux historiens sa matière, y introduit, comme Alexandre Dumas jadis, des fictions qui ressemblent à sa vie d’exil – il a quitté le Liban à 10 ans, passé cinq ans en France, avant de poser ses souvenirs d’Orient à Montréal, il avait 15 ans. Son théâtre est inquiétude – identitaire –, larmes et souffle. Il célèbre, c’est sa folie, le pouvoir de la fiction, lieu de reconnaissance, c’est-à-dire aussi d’élévation. Le cynisme, Wajdi Mouawad ne connaît pas. L’angélisme, encore moins.

Comment dire ce qui s’est joué la semaine passée, dans ce Sang des promesses, présenté à quatre reprises, au pied d’une façade hantée? D’abord, cette petite fièvre de voyage: 2000 spectateurs faufilent leurs espoirs d’une coursive à l’autre, à la recherche de leurs places. Ensuite, le glissement dans la fiction, cette impression d’être pris par la vague. Sur scène, une dizaine d’acteurs, dont le Québécois Emmanuel Schwarz, 27 ans, qui incarne Wilfrid, héros de Littoral. A l’heure des chauves-souris, le froid qui gagne. Chacun fait sa tanière: une couverture, mise à disposition, sert de casemate. Il est 2 heures, des comédiens jouent Incendies, d’autres dorment en coulisses – une à deux heures, pas davantage. Des habilleuses sont chargées de les réveiller. A l’étage, derrière une fenêtre, Wajdi Mouawad guette sur les visages des spectateurs les effets de son enchantement.

Sur le gradin, on vaque entre deux états, clairvoyance de l’insomniaque, fiction débridée du dormeur. Le théâtre berce, puis réveille d’un coup, arrache à la léthargie. A 5 heures, lorsque le jour revient en lueurs, lorsque les martinets chassent les pipistrelles, on se sent ailé. On traque ses propres ombres dans l’histoire que des comédiens vivent pour nous. Communion? Oui, soyons liturgiques! Ou plutôt, intelligence partagée. Une parole nous éprouve.

Avec le soleil, Le Sang des promesses trouve sa chute: une vingtaine d’athlètes à plat ventre. Mille huit cents bienheureux se lèvent. Ce tremblement, Emmanuel Schwarz nous l’a raconté ainsi: «Ce que j’ai ressenti, c’est un mélange de fierté d’avoir tenu et de joie incommensurable, un de ces instants où on peut pleurer, parce que les gens nous ont reconnus et se sont reconnus.» Le même acteur décrit ainsi le sortilège de la traversée: «Quand le jour apparaît et que nous jouons, il y a un effet surréel, comme un regain d’énergie offert par le soleil. Je peux vous dire que sur scène nous sommes abasourdis! Que le soleil se couche, puis se lève sur notre histoire, suggère que le théâtre est peut-être la vraie vie.» La joie, c’est aussi ces frontières balayées, possibilité d’une autre connaissance de soi.