Danse

Le feu de Vivaldi, tout nu, tout sec

La nudité en scène est une mode a priori dépassée. Le chorégraphe Daniel Léveillé la pare d’une nouvelle grâce

Tocade ou mode? La nudité est un vieil accessoire qui trouble toujours au théâtre. A la Salle des Eaux-Vives, à Genève, on parlera plutôt de grâce. En préambule d’ Amour, acide et noix, un long ­silence, dans une nuit laiteuse. Le chorégraphe canadien Daniel ­Léveillé a voulu qu’il y ait ce sas. Cette suspension partagée, au coude-à-coude, comme pour mieux introduire au mystère.

Mais à l’instant, quatre fantassins fendent l’ombre, d’un même pas de fanfare. Ils nous font face, trois hommes et une femme, main sur la cuisse, visage imperméable, pattes pliées comme des grenouilles sur leur nénuphar. Il n’échappe alors à personne qu’ils sont nus comme au premier et au dernier jour. Antonio Vivaldi et ses Quatre Saisons remontent en geyser. Sur ce prélude, un danseur paraît s’épouiller, un autre élève une jambe solennelle, la femme présente ses fesses au spectateur.

Histoire de cul? Allons, allons. Avec Daniel Léveillé, 60 ans, on est aux antipodes de la vulgarité. L’artiste connaît son histoire de l’art. Il sait qu’au cœur des années 1960, des acteurs se sont exhibés dans leur plus simple appareil, histoire de contester l’appareillage des bien-pensants, d’opposer à l’ordre des apparences une vérité intime, celle des pulsions. Ils sait aussi que, dans les années 1980, la danseuse Marie Chouinard, sa com­patriote, a fait grand bruit en ­urinant en scène; que, depuis vingt ans, le chorégraphe Jan Fabre déshabille ses interprètes sous les feux de la controverse, et qu’il leur demande parfois de se ré­pandre, en larmes, en sueur ou en sang. Daniel Léveillé suit une autre voie, plus sculpturale, moins organique, plus intime, moins tapageuse.

Mais qu’est-ce qui se joue dans Amour, acide et noix? Une représentation du corps, certes, clas­sique, c’est-à-dire sec et presque autoritaire dans la démonstration de sa force. Le temps d’un chant de taverne, contrepoint à Vivaldi, un danseur porte aux nues la femme, raide comme une odalisque; puis c’est au tour de la danseuse d’empoigner son gladiateur et de le soulever très haut. Le muscle est une discipline.

Mais s’il n’y avait que cette parade olympique, ces visions marmoréennes s’effriteraient vite dans les mémoires. L’usage de la nudité chez Daniel Léveillé procède d’une idée du sujet dansant et du théâtre. D’arabesques en pirouettes, ses danseurs déploient un lexique classique – largement amendé et adapté – dans une absolue singularité. Ils s’exposent dans la plénitude de leur anatomie. Ils font masse et poids, et cette pesanteur revendiquée dans chaque saut est leur grâce paradoxale. A bas, la légèreté! L’imposture du costume! Le justaucorps qui singe la chair! Ce qui s’écrit sous nos yeux a à voir avec un autre ordre, sensuel et intellectuel, ordre appelé par les grandes vagues de Vivaldi.

C’est que Daniel Léveillé est un sculpteur mélomane. Ce moment par exemple. Vivaldi se fait suave. Sous un pinceau de lune, un dos s’incline, une tête s’efface, et les corps des quatre interprètes ne sont plus que courbes, pentes, ­collines abstraites. Des individus s’éclipsent sous l’empire de la ­musique, ou plutôt l’épousent, comme pour suggérer une extase matérielle.

Le Sacre du printemps qui suit annonce Amour, acide et noix – ce Sacre date de 1982. Même aspiration, si on veut. Dans la pénombre, quatre hommes, torse nu, mais en pantalon, jouent comme pour eux-mêmes, le grand œuvre d’Igor Stravinski, cet éveil de la chair qui exige le sacrifice d’une élue. Sauf qu’ici, la femme est absente. Seuls les mâles déclinent leur désir, bustes et bras tourmentés, petits pas entêtés, formant et déformant un cercle qui est celui de la transe. Au milieu, un homme se recroqueville, mains sur les oreilles, comme pour se fondre dans l’orage stravinskien, orage intime, puisque Daniel Léveillé a opté pour une version piano du Sacre. La présence est une matière première, tout le reste est batifolage.

Amour, acide et noix; Le Sacre du printemps, Genève, Salle des Eaux-Vives, jusqu’à dimanche. Rens. 022 320 06 06. 1h30.

A bas, la légèreté! L’imposture du costume! Le justaucorps qui singe la chair!

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