Écritoire

En feuilletant l’homme-livres

Inédits jusqu’alors, les carnets manuscrits de Martin Bodmer révèlent un penseur de la littérature mondiale au-delà du collectionneur de livres

De Martin Bodmer, on connaît bien entendu la dévorante soif de livres. On sait également son engagement pour la paix – il fut, entre autres, vice-président de la Croix-Rouge internationale de 1947 à 1964. Ce que l’on connaît peut-être moins, c’est la richesse de son parcours intellectuel. Chercheur à l’Université de Genève et codirecteur du Bodmer Lab, Jérôme David a consacré une étude (Martin Bodmer et les promesses de la littérature mondiale, aux Editions Ithaque) à ce sujet. Si la figure de Martin Bodmer en penseur reste méconnue, cela tient à un facteur évident: vous ne trouverez en effet que deux livres signés de sa main – Eine Bibliothek der Weltliteratur (1947) et Variationen zum Thema Weltliteratur (1956).

On reviendra sur cette notion de Weltliteratur (ou «littérature mondiale», en version française). Mais notons immédiatement que ce n’est pas dans ces deux textes que vous rencontrerez la substantifique moelle des réflexions de Martin Bodmer. L’essentiel figure en effet dans les 150 petits cahiers qu’il a griffonnés pendant plus de quarante ans, et dont Jérôme David et Cécile Neeser Hever publient pour la première fois une anthologie (De la littérature mondiale, toujours aux Editions Ithaque).

Des carnets et un idéal

Que trouve-t-on dans ces carnets? Un esprit davantage tourmenté que sa figure sociale pouvait le laisser croire. Jérôme David: «C’était quelqu’un qui était en recherche permanente, qui se remettait sans cesse en cause. Autant les livres qu’il a publiés de son vivant peuvent paraître péremptoires, autant ses carnets, dans lesquels il se met à nu, sont passionnants.»

Cette énergie, Martin Bodmer la mettra au service de la promotion d’un idéal, celui de la «littérature mondiale». On doit cette notion à Goethe, et Cécile Neeser Hever la résume ainsi: «[…] la littérature mondiale n’est pas un corpus de texte mais un horizon, une visée éthique et politique: elle incarne l’idéal d’un rapprochement des peuples, d’un enrichissement mutuel et fécond qui s’opposerait à un nationalisme de repli où la littérature, en vase clos, ne peut que s’étioler».

Martin Bodmer, qui se rêva un temps écrivain, œuvrera tout au long de sa vie à donner une forme concrète à l’idée goethéenne: ce sera la Bibliotheca Bodmeriana, vaste collection de témoignages écrits du génie humain, d’où qu’il vienne et quelle que soit sa langue – une collection imaginée par son démiurge comme une œuvre d’art en soi, comme une mise en scène de l’histoire de l’esprit, et comme une construction philosophique.

«Quelque chose d'essentiellement humain»

Les carnets de Martin Bodmer permettent de cerner les passions qui le saisissent dans la constitution de son œuvre; ils permettent également de découvrir les évolutions de sa définition de la littérature mondiale, depuis sa perception d’un fonds littéraire commun à toute l’humanité jusqu’à la «tentation mystique» des dernières années – la Weltliteratur est «l’émanation la plus spirituelle de Dieu», écrira-t-il en 1952 dans son carnet n° 111. On peut également remarquer la méticulosité avec laquelle il élabore le classement de son fonds – il s’inspirera en cela de la méthode développée par le bibliothécaire Hanns Wilhelm Eppelsheimer.

On voit également surgir l’histoire contemporaine, et les heures sombres frapper à la fenêtre: les nazis aussi useront du terme Weltliteratur, mais pour en réduire le sens à la glorification mortifère du Volk. Le national-socialisme est «l’abrutissement ultime» de l’esprit allemand, écrira Martin Bodmer (carnet n° 95, 1946). Dire que ce naufrage de l’humanité est aux antipodes des aspirations bodmériennes est bien entendu la plus pure des lapalissades. Mais elle permet de remettre le doigt sur le plus beau des legs: la littérature est pour Martin Bodmer un outil de pacification. Carnet n° 93 (1945): «La littérature mondiale est […] tour à tour quelque chose de fortement national […] et de fortement supranational, d’essentiellement humain, universel, «cosmopolite» (du moins dans son intention!).»

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