Résumé: Lisa est partie en Italie en oubliant son téléphone portable, ignorant donc les vingt-deux messages que lui a laissés son ami Ulysse, qui déprime entre solitude et boulot miteux à la radio. Ayant retrouvé à Cattolica les parents de son premier amour défunt, Lisa découvre des gens moulus par la vie.

Lisa était assise dans la minuscule cuisine, où deux téléviseurs marchaient simultanément. Devant elle, disposés en rond, il y avait un café, un verre de sirop et un verre de vin, des biscuits à l'amaretto, des vieux chocolats de Noël et une assiette de sardines figées. Le père de Gabriele regardait Qui veut gagner des millions sur la RAI, et la vieille grand-mère, surveillée par deux ventilateurs qui tournaient la tête de gauche à droite automatiquement à une vitesse hallucinante, regardait une émission de variétés, interrompue sans arrêt par des flashes publicitaires. Lisa mit un instant à réaliser qu'il ne s'agissait pas de pubs pour «Gilette la perfection au masculin», mais de spots sur Berlusconi et les élections. Il n'y avait qu'une grande photo de Gabriele au mur, la photo officielle, la même que sur la tombe, une photo sage.

La mère de Gabriele était assise en face de Lisa, la poitrine couverte d'un tablier de cuisine imprimé d'un homard avec un chapeau de cuisinier; elle attendait que Lisa se mette à manger.

– Mais pourquoi tu nous as pas dit que tu venais?

– Je vous ai dit… Hier, je ne savais pas moi-même que je viendrais.

Lisa était au bord des larmes, elle s'était attendue à tout, sauf à se faire engueuler.

– On a les deux appartements qui sont vides, un en haut un en bas, et toi tu vas à l'hôtel! Tu entends ça papa? La petite elle est à l'hôtel!

– Je vais partir, je ne veux pas vous déranger.

– Tu entends ça papa?… Elle ne veut pas nous déranger! Ma personne y vient jamais nous déranger! On a acheté la maison pour Gabriele, pour qu'il vienne avec sa famille, et maintenant il est mort et tout reste vide… Même les tomates du papa elles ne poussent pas bien ici. On aurait dû rester en Suisse. Mais c'est comme ça, et nous autres on n'a rien à dire.

Lisa sentait une telle amertume et un tel découragement chez ces gens frappés par la mort d'un être aimé… Elle se dit qu'il y avait deux attitudes possibles devant la fatalité, la morne résignation des parents de Gabriele qui attendaient la fin: la fin d'une émission, la fin de la messe, la fin de la journée, la fin de la nuit, la fin de la douleur. Et la résistance de Luisella, sa colère saine devant quelque chose qu'elle ne pouvait pas maîtriser. Lisa ne se sentait pas la force de supporter plus longtemps le désespoir de ces gens. Elle avait voulu faire du bien, et voilà le résultat, elle n'avait fait que les plonger à nouveau dans leur douleur, les avait réveillés de leur exil et de leur anesthésie. Ce n'était pas ce qu'elle avait voulu.

– Je dois rentrer à l'hôtel à présent. La dame m'attend pour le souper.

Elle lut comme du soulagement sous le homard du tablier de cuisine. Il y eut un silence gêné. Dans un des postes, le présentateur demandait au candidat:

« Qu'est-ce qu'un oiseau migrateur? Réponse a: un oiseau qui voyage? Réponse b: un oiseau qui ne se gratte que d'un côté?»

– Tu entends ça papa? La petite elle doit rentrer à l'hôtel.

Le papa avait les mains croisées sur les genoux. Des mains comme Lisa n'en avait jamais vues. Des mains immenses et carrées. Des mains de marbre. Figées, vides. Les mains usées d'un maçon qui n'a plus rien à faire.

– Si. Ho sentito.

Lisa se leva.

– Demain, j'irai peut-être de nouveau au cimetière avant de repartir.

– Moi, demain je dois aller voter, pourquoi il y a les votations.

Lisa se baissa pour embrasser la maman. Elle avait une sorte de tiraillement dans le bas du ventre et les reins très fatigués.

– Ça ne fait rien. Je vous écrirai depuis la Suisse. On se reverra sûrement un jour.

– Prends au moins ça pour le taxi.

La maman sortit un billet de cent mille lires tout froissé de la poche de son tablier, et le fourra dans la main de Lisa. Elle avait les larmes aux yeux. Lisa eut très envie de se mettre en colère.

– Non… Non… S'il vous plaît. Je ne veux pas d'argent. Je suis juste venue pour vous dire bonjour.

Mais elle ne résista pas plus. Elle prit l'argent, parce qu'elle sentait que pour la maman, c'était une façon de racheter la méfiance de son accueil.

Lisa trouva un taxi presque immédiatement, donna l'adresse de l'hôtel et faillit s'endormir pendant le trajet.

Tout engourdie, elle descendit devant l'hôtel, prise de panique à l'idée de se faire à nouveau gronder, puisqu'elle avait plus de vingt minutes de retard. Mais l'entrée était calme, des effluves de bonne nourriture sortaient de la cuisine, et son unique table était mise. Une nappe à carreaux jaunes, une assiette à soupe blanche, des couverts, une serviette de lin bleu, un verre de vin rouge et un air de mandoline qui venait de derrière le rideau de perles.

(A suivre)