Résumé: L'intervention d'Ulysse a réussi à démêler la prise d'otages à la poste. Au moment où la tension retombe, son téléphone sonne: c'est Lisa, qu'il croyait avoir perdue.

Le Cisalpino entra en gare à vingt-trois heures dix-neuf exactement. Lisa avait fait une partie du trajet depuis Milan dans un compartiment réservé pour un voyage d'études. Les quarante-deux adolescents hystériques étaient descendus à Brigue, immédiatement remplacés par deux classes enfantines en course d'école. A Sion, à bout de nerfs, elle avait émigré au wagon-restaurant, où on l'avait installée à côté d'une famille de quatre enfants dont deux bébés de moins de deux ans. Pendant le reste du trajet, elle avait fait des incantations devant une bouteille de Chianti, afin de remercier le ciel d'avoir fait une fausse couche. A Nyon, elle s'était enfermée dans les toilettes pour se repoudrer et se remettre du rouge. Elle était épuisée mais toute pomponnée de frais.

Elle les vit avant qu'ils ne la voient. Ils étaient tous là sur le quai, tous ceux qu'elle aimait: Ulysse, Lucie, Max et Foulcamp. Ulysse tenait à la main un grand bouquet de tournesols, et Lisa se demanda tout de suite dans quel vase elle les mettrait, parce qu'Ulysse voyait toujours les choses en trop grand. Le train freina dans un couinement insupportable, et ils se bouchèrent tous les oreilles en même temps, même le chien. On aurait dit un film de Jacques Tati. Au moment de descendre, Lisa réalisa qu'elle avait oublié sa biographie de Virginia Woolf sur la table du wagon-restaurant; mais elle décida de ne plus y penser, tout simplement. Ce livre l'avait accompagnée pendant tout le voyage, et il y serait associé pour toujours. C'était fini et c'était bien comme ça. Elle allait commencer une biographie de Céline Dion. Ulysse s'avança vers elle et lui tendit les bras dans un crissement de Cellophane.

– Buongiorno principessa.

– Mon amour…

Ils s'embrassèrent, et Lisa sentit que, malgré une maîtrise apparente, le cœur d'Ulysse battait très fort sous sa chemise en lin. Elle s'écarta de lui et contempla son visage. De petites gouttes de sueur perlaient sur son nez, il avait une barbe de trois jours et de gros cernes marquaient ses yeux.

– Mon Dieu! Tu es couvert de piqûres de moustiques…?!

– Non, en fait c'est des morsures de sangsues. J'ai nettoyé ce matin la mare de la cane. C'était immonde, je te raconte pas…

– Parce que les bébés canards sont nés?

Max tira sa mère par la manche.

– La cane, elle a fait une grossesse nerveuse. En fait, y avait rien dans les œufs. J'ai dit à Ulysse hier… Si elle peut pas en avoir, ben on aura qu'à adopter un œuf, qu'est-ce qu'on s'en fout pas mal. Y'a des tas d'œufs malheureux dans le monde, pas vrai?

Lisa regarda tout son petit monde en souriant. Foulcamp se frottait à elle, au bord de l'extase, et ses pantalons étaient déjà couverts de poils. Lucie embrassa sa mère et passa un bras autour de ses épaules.

– C'était bien?

Lisa baissa les yeux.

– Pas mal.

– Il va bien ton premier amour?

– Il est mort Lucie, donc.

– Ouais non mais je sais, mais il est heureux comme mort?

– Il a l'air. Et toi tu as passé une bonne semaine?

– Ouais. Simplement, ils ont supprimé «La Petite maison dans la prairie» à treize heures, et ils ont mis un truc débile à la place, et puis il y a plus que deux épisodes d'«Urgences» sur la 2 le jeudi, à la place de trois, alors c'est un peu frustrant, quoi, tu vois…

Max amorça la descente de la rampe avec sa trottinette…

– Bref, la routine quoi.

Lisa se tourna vers Ulysse qui se tenait bizarrement plié.

– Qu'est-ce que tu as, pourquoi tu te tiens comme ça?

– J'ai été blessé pendant une prise d'otages.

– Comment?

– En essayant de démonter un bancomat récalcitrant. Mais je te raconterai à la maison.

– Bon… Et quoi d'autre?

– Rien. Vraiment rien. Le calme plat. Ta copine Liliana a lancé la mode du latex. Elle file le parfait amour avec un obsessionnel compulsif végétarien qui coprésente son émission avec elle. La semaine prochaine ils ont deux invités pour parler du clonage des espèces: la grande ponte de l'instruction publique et la vache fétiche de l'Expo.02.

Lisa se mit à rire doucement.

– La grande ponte de l'instruction publique je comprends, parce que le clonage c'est ce à quoi elle aspire depuis longtemps, mais pourquoi la vache?

– Copinage pur.

Ils sortirent de la gare. L'air était moite et les terrasses des cafés étaient encore ouvertes. Ça sentait le tilleul et le goudron chaud. Au loin, on entendait gronder un orage. Précédés par les deux enfants et le chien, Ulysse et Lisa traversèrent le parc en diagonale pour rentrer chez eux. Le ciel était zébré d'éclairs de chaleur.

– Ah, tu sais, Bonvin, le chacal, celui qui présentait «J'sais pas quoi choisir»…

– Oui…

– Eh ben il a eu un accident. On l'a retrouvé chez lui attaché sur son lit, avec douze mille agrafes plantées dans le corps. Il paraît que c'était atroce à voir.

– Le pauvre.

– Ouais, et en plus ça tombe mal parce qu'il devait commencer à bosser à la TV à partir de samedi. Une nouvelle émission en prime time qui avait été gardée complètement secrète.

– Et alors, qu'est-ce qu'ils vont mettre à la place?

– Un jeu intellectuel. Mais animé par un IMC.

– Ils sont vraiment cinglés. Ils savent plus quoi inventer pour faire de l'audimat… Ils ont déjà un titre?

– Ouais, «Questions pour un champignon»… Non mais là, je crois que ça peut être pas mal.

Max fit un demi-tour sur route avec sa trottinette, et arriva en dérapage à la hauteur de Lisa et Ulysse.

– Hé les amoureux là… On s'est pas beaucoup vus ces jours…

– C'est vrai. On pourrait sortir demain, qu'est-ce qui vous ferait plaisir? Restaurant et cinéma?

– D'abord tu me dois une semaine d'argent de poche, et ensuite… Ouais… Pizzas. Et après, j'aimerais bien aller voir ce film de la nana qui veut changer la vie de tout le monde là… Comment ça s'appelle déjà?

–… Ah oui! «L'homme qui murmurait à l'oreille d'Amélie Poulain!»

FIN