Le souffle coupé en pleine course. C’est ce qui est arrivé au grand feuilleton théâtral genevois, Vous êtes ici. Avec une dizaine d’acteurs engagés jusqu’en juin, une nichée d’auteurs planchant chacun sur un épisode, avec aussi des scènes mobilisées partout dans la ville, la série était déjà en soi, au-delà du résultat, exceptionnelle. Mais depuis la semaine passée, elle est à l’arrêt, clouée par le Covid-19, comme tous les spectacles en Suisse romande.

Tout était pourtant prêt, mercredi 8, au Théâtre de l’Usine. Sur la scène, des copeaux d’épicéa comme dans une clairière embaumaient – Sylvie Kleiber assure les mues scénographiques de la saga. Quelque 4 tonnes de bois préfiguraient un retour à Mère Nature. Au milieu, des projecteurs en pagaille formaient un tertre, écho à l’épisode 2, Les Ruines, au Poche. Il était prévu que le public baigne dans l’étrangeté et qu’il s’échappe, par la voie des ondes, en compagnie des jeunes protagonistes de l’affaire.

Notre critique de l’épisode 2: Les bleus à l’âme de la saga genevoise

Ce chapitre n’était-il pas intitulé Les Voyages? Le musicien Brice Catherin avait transformé la salle en chambre d’écoute. Sept voix, dont celles de Zacharie, Arbalète, Ada, ce trio en rupture de ban, devaient remonter, comme d’un livre des fuites. Sept auteurs avaient été sollicités. L’assistance se serait alors souvenue du premier épisode au Théâtre de l’Orangerie en septembre: la tribu d’un immeuble genevois se retrouve du jour au lendemain sans toit ni loi, à cause d’un séisme. Elle se serait demandé ce que devenaient Miguel, le shérif de la buanderie, Alice, ce volcan ambulant, et Lukas, son compagnon tendre et bohème.

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«Il était prévu que cet épisode se joue sans comédiens, explique Julie Gilbert, autrice qui porte le projet avec la dramaturge Michèle Pralong et Dominique Perruchoud, ancienne administratrice de la Comédie. Au vu des circonstances, c’est presque une chance. Nous allons le diffuser prochainement par nos canaux, Facebook, notre site et celui du Théâtre de l’Usine. Nous avons aussi réalisé une vidéo, un «previously» comme on dit, qui résume en trois minutes son intrigue. On pourra la visionner sur notre site, afin de ne pas perdre le fil avant l'épisode 4. C’est la seule voie possible: il est impossible de reporter à plus tard un chapitre. Toutes les scènes vont être confrontées à un embouteillage de spectacles. Et quel serait le sens de jouer l’acte 3 en mars, alors que notre scénario est chronologique?»

Le public dans l’arène

Et la suite alors? Elle verra le jour en décembre au Théâtre du Grütli, si les mesures sanitaires sont allégées. Marine Magnin, Yan Duyvendak, Charlotte Terrapon et Rémi Dufay ont conçu un chaudron où bouillent paroles séditieuses et manifestes incertains. Ils ont collecté une brassée de textes auprès de militants. Sujet de ces libelles: le courage. Zacharie le libertaire – joué par Maxime Gorbatchevsky – invitera les spectateurs volontaires à se saisir de ces feuillets et à les lire à voix haute. Une dose de potion révolutionnaire, donc, histoire de se donner de l’élan.

Car il faudra de la niaque pour emmancher cinq autres épisodes, dont une intégrale, d’ici au mois de juin. «L’entreprise est fragilisée, note Julie Gilbert. Faut-il par exemple concevoir les scénographies prévues, alors même qu’on ne sait pas comment la situation sanitaire va évoluer?»

Vous êtes ici porte bien son nom: le feuilleton subit de plein fouet la crise. Il se pourrait d’ailleurs qu’elle inspire les scénaristes de sa seconde partie, histoire de coller à la neurasthénie du moment et de proposer, peut-être, des antidotes.


Renseignements sur le site du feuilleton: www.vousetesici.ch/