Vite la bonne nouvelle. On les croyait perdus dans le trou noir de la pandémie. Mais ils sont saufs, leurs descendants du moins. De qui parle-t-on? Des protagonistes de Vous êtes ici, le grand feuilleton théâtral genevois, dont le premier épisode a eu lieu en septembre, c’est-à-dire il y a une éternité.

Ils avaient des noms de robinsonnade, ils s’appelaient Zacharie, Mad, Ada, Arbalète. Ils étaient les enfants terribles d’un immeuble genevois où la volcanique Alice et le lunaire Lukas tentaient, eux, d’harmoniser leurs égotismes, où le concierge Miguel régentait une buanderie propice à toutes les contrebandes, amoureuses et politiques.

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Tout cela, c’était avant. Avant que la terre ne s’ouvre sous les pieds de cette communauté de hasard. Avant que le Covid-19 ne balaie cette entreprise sans précédent, qui devait tenir en haleine des milliers de spectateurs jusqu’en juin, dans une dizaine de théâtres genevois. Ces jours pourtant, ils revivent, alignés, telles des poupées ensorcelées, sur un piano fantasque, au cœur des Marionnettes de Genève, pour neuf privilégiés appelés à se succéder toutes les demi-heures.

Dans les catacombes

Les salles sont fermées? Oui, mais la metteuse en scène Bérangère Vantusso a imaginé une station qui enveloppe le visiteur comme les lanternes magiques d’antan. Une installation en forme de vol plané dans le futur, sur un texte de Joël Maillard servi par la cavale pianistique du compositeur Brice Catherin. Sur le gradin, on est neuf éberlués à s’oublier dans cette bulle d’avenir, dans les catacombes d’une civilisation pulvérisée, là où les figures humaines s’effacent devant le vivant.

Vous êtes ici vous projette dans le «Lointemps». A main gauche, un piano sans queue ni tête donne sa cadence à l’exploration. Une voix off évoque La Jetée, ce film de Chris Marker où un homme, captif de scientifiques allemands, est envoyé dans le passé, histoire d’ouvrir une voie vers le présent, de permettre aux aïeux de remonter le courant, avec armes et bagages.

Cette Jetée (1962) qui fait la jonction entre deux âges est la clé de l’épisode. Des tentures s’envolent et découvrent les racines d’arbres millénaires autour desquelles s’enluminent des homoncules. On est au centre de la Terre et Gepeta la barde retrace le destin de Lukas tué des siècles auparavant, d’Ada folle amoureuse d’un poulpe et de PulpAda, une cyborg, née de leurs œuvres. Un virus a attaqué le système, une avarie planétaire s’en est suivie.

Porté par les voix de Fanny Brunet, David Gobet, Barbara Baker et Barbara Tobola, le récit de Joël Maillard est une apocalypse délestée de tout catastrophisme. Le vieux monde est mort, mais au bout de la jetée, quelque chose résiste. Appelons cela l’instinct de vie.

En avril, on rembobinera la bande, pour retrouver Cassandra, la prophétesse jouée par Claude-Inga Barbey. Dans la bouche de la comédienne, les mots d’Antoine Volodine ouvriront d’autres brèches, sur la scène du tout nouveau Pavillon de la danse. «Du fait de l’interdiction de jouer, nous sommes comme les personnages, dans le creux de la faille», confiait Julie Gilbert, l’une des conceptrices de la série. La réalité a doublé la fiction. Vous êtes ici se gavera aussi de cette matière. C’est ce qui s’appelle digérer l’époque.


Vous êtes ici, Théâtre de Marionnettes, Genève, me 24 mars, de 18 à 20h; rens. Vous êtes ici, épisode 7