Un couac à l’allumage, mais l’essentiel est sauf. C’est ce qu’on se dit à la sortie du Théâtre de l’Orangerie, après l’acte 1 de Vous êtes ici, ce feuilleton théâtral en neuf épisodes qui projette Genève dans un futur alternatif, sujet électrisant au possible. Le scénario patine, les séquences sont trop longues, mais les personnages existent fortement, portés par une bande d’acteurs magnifiques qui donnent envie de les suivre jusqu’à la fin des temps.

Mercredi soir planait, sur les jardins de l’Orangerie, un parfum de psychodrame. Toute la République des lettres bourdonnait à l’ombre des cactus. Les magistrats de la Culture, Sami Kanaan pour la ville, Thierry Apothéloz pour le canton, ont eu les mots qui convenaient pour saluer les conceptrices du projet. La dramaturge Michèle Pralong, la scénariste Julie Gilbert et l’ex-administratrice de la Comédie Dominique Perruchoud n’ont-elles pas accompli cet exploit: fédérer les scènes genevoises et le Théâtre de Vidy à Lausanne autour de leur projet?

Désaccord en coulisses

Oui, mais elles ne sont pas parvenues à concilier deux fortes têtes, l’autrice Claude-Inga Barbey, qui était censée signer, à leur demande, l’acte 1, La Chambre à lessive, et la metteuse en scène Marion Duval. Le choc des mondes, au fond: la première écrit depuis longtemps des pièces acides et parfois drôles, à l’image de Bergamote; la seconde aime voir naître un univers pendant les répétitions, au fil des improvisations. Cette approche-là, devenue courant esthétique, porte un nom: l’écriture de plateau.

Bref, Marion Duval, qui n’a pas trouvé sa pitance dans l’opus proposé, a opté pour d’autres mots. Claude-Inga Barbey, elle, a retiré son nom de l’affiche et informé en ces termes le public, via un tract: «Ce n’est donc pas mon travail que vous allez voir ce soir, puisque la metteuse en scène Marion Duval a préféré inventer plutôt que de se soumettre à une écriture. Une pièce est commandée à un auteur, et sans consulter l’auteur, elle n’est pas montée.»

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Sexe à la buanderie

Tout le théâtre contemporain est résumé dans cette querelle. De ce point de vue, Vous êtes ici est une œuvre témoin. Ce désaccord est en tout cas de nature à expliquer le caractère languissant du chapitre inaugural. Son enjeu? Présenter les personnages d’un immeuble genevois menacé par une faille sismique – la troisième faille, annonce-t-on, dans la pièce. La belle idée, c’est d’inscrire ces premiers pas dans la chambre à lessive, à la fois confessionnal, cour de récréation, refuge pour adolescents en rupture de tout, sauf de sexe.

Tous aux abris donc. C’est là qu’on rencontre Sandro Rossetti, l’un des fondateurs du Théâtre du Loup, l’un des piliers de la fanfare du même nom, figure aimée de la scène alternative genevoise depuis un demi-siècle. Il est filmé et interrogé par un voisin, jeune cinéaste gorgé de bons sentiments, Lukas (Baptiste Gilliéron). Il raconte ses années de militance et cet effet de réel est en soi croquant.

La machine à laver vrombit et Monsieur Sanchez (Juan Antonio Crespillo, formidable en shérif chiffonné), concierge et maître de la buanderie, interrompt le face-à-face d’un coup de balai maniaque. C’est lui qui a mis au point le plafond amovible – sa fierté – où flottent t-shirts pop ou punks et lingerie épaisse – un dispositif signé Sylvie Kleiber. Dans un moment, Alice, épouse de Lukas et jeune mère à fleur de nerfs, implosera à la face de son mari: Rébecca Balestra est cette diablesse en débardeur blanc, un bonheur d’allumette.

Panne de tension

La monotonie qui menace tient à la succession de duos, autant de portraits qui, mis à la queue leu leu, perdent de leur nerf. L’écriture de plateau chère à Marion Duval a cet avantage: les interprètes collent à leurs rôles. Maxime Gorbatchevsky, Davide-Christelle Sanvee, Aurélien Gschwind, Noemie Griess incarnent l’impatience d’une jeunesse qui cherche sa révolution. Mais la limite, ici, de cette méthode de travail, est une forme de complaisance: manquent le coup de ciseau du scénariste, les variations rythmiques, c’est-à-dire aussi la tension propre au genre feuilleton.

Symptôme? Bonne nouvelle en tout cas. Le brûlant vient à la fin quand Ada, Zacharie et Arbalète, qui prônent la non-binarité et la langue inclusive, se frottent à Lukas et Alice, tous réunis pour laver leur linge sale en famille, sous la haute autorité de Monsieur Sanchez, impayable en rouleur de mécaniques blessé. Les répliques mordent, les fractures se dessinent, tandis que tourne, comme la roulette, le tambour des lessives bien ordonnées. Dans un instant, ce sera l’apocalypse: ciel et terre lessiveront la smala. L’épisode 2, signé Stéphane Bouquet et monté par Manon Krüttli au Poche, n’aura pas la même texture.

Pour résumer ses combats, le musicien Sandro Rossetti confie devant l’objectif de Lukas: «Je suis un acharniste.» «Acharniste» est le mot de la soirée. Nos utopies s’écrivent avec acharnement ou ne s’écrivent pas.


Vous êtes ici, Genève Théâtre de l’Orangerie, jusqu’au 26 sept.; Episode 2, Poche, du 5 au 13 octobre; rens. https://www.vousetesici.ch/