Spectacle

Feydeau et Courteline, diaboliques au Théâtre de Carouge

Avec «Feu la mère de Madame» et «Les Boulingrin», le metteur en scène Jean Liermier offre un spectacle formidable d’intelligence burlesque, à voir jusqu’au 21 mai

Couple, je te hais. Les deux Georges, Feydeau et Courteline, ont fait leur cette devise. Ils ont prospéré là-dessus, génies du désenchantement enchaînant les comédies en forme de coupe-gorge conjugal. Dans la petite salle du Théâtre de Carouge, le metteur en scène Jean Liermier a la belle intuition de mettre en résonance deux huis clos fracassants, Feu la mère de Madame d’abord, Les Boulingrin ensuite. Dans son fauteuil, on jouit de cette exécution maîtrisée au battement de paupière près.

Chez Feydeau, les mots sont toujours des traîtres en puissance. C’est ce qui nous le rend si fraternel. Ecoutez Mauro Bellucci alias Monsieur dans Feu la mère de Madame. Il revient du bal dans un costume de carnaval au milieu de la nuit et Madame l’attend dans son petit lit, dans leur petit appartement, tapissé de petites fleurs grises – formidable décor de Catherine Rankl.

Comparaisons suicidaires

Bataille sur le matelas en vue? Oui, mais comme en sourdine d’abord. Yvonne (Brigitte Rosset) gronde mezza voce. Monsieur, lui, se livre à des considérations sur les seins de son épouse. Ses comparaisons sont suicidaires: «Ils ont une forme de porte-manteau.» La riposte fuse, sous les yeux d’une bonne engourdie (Sabrina Martin). Panique, soudain: on sonne à la porte. Un domestique (Simon Labarrière) bafouille que la mère de Madame a trépassé. Il faut voir alors Brigitte Rosset s’évanouir, son corps est le chagrin même. Cette vérité de sentiment au milieu du grotesque est sa marque.

Le coup de force de Jean Liermier, c’est d’avoir imaginé une suite – et comme une variation sur le thème de la guerre des sexes – dans Les Boulingrin. Chez Feydeau on s’exaspère, chez Courteline on s’entretue. Le plaisir fort qu’on éprouve, c’est de retrouver les mêmes acteurs métamorphosés. Surgit à l’instant le dénommé Des Rillettes incarné par un Simon Labarrière méconnaissable avec son nœud papillon et ses lunettes de pion. Il s’invite chez les Boulingrin qui ont une bonne cheminée et des coussins moelleux. Ce parasite madré ne se doute pas du martyre qu’il va subir.

Le sadisme comme libération

Car les Boulingrin l’accueillent à bras ouverts. Mauro Bellucci et Brigitte Rosset ont pris trente ans et autant de kilos avec leur faux-cul, leur perruque et leur moustache. Prodige d’acteurs. Ils jettent à la face de Des Rillettes leurs dissensions. Le pique-assiette est une parfaite tête à claque. Il sera giflé, fessé, maculé. Le sadisme est une libération chez Courteline. Dans ce carnage burlesque, les acteurs sont d’une implacable précision. La bienséance bourgeoise n’est pas seulement profanée, elle est pulvérisée. Courteline et Feydeau giflent bien. Tendez la joue: ça euphorise.


«Feu la mère de Madame» et «Les Boulingrin», Petite salle du Théâtre de Carouge, jusqu’au 21 mai.

Publicité