Littérature

Fiami: «La Fontaine parle à tout le monde»

La série YouTube «Récite-moi La Fontaine» fait sa rentrée avec une troisième saison. Rencontre avec le dessinateur Fiami, amoureux du fabuliste du XVIIe siècle, dont l’œuvre est plus que jamais d’actualité

Associées à tort à l’enfance, les fables de Jean de La Fontaine n’ont rien de daté, près de quatre siècles après leur parution. Si quelques mots ou expressions se glissent parfois dans nos conversations, c’est sur YouTube que ces textes du XVIIe siècle prennent tout leur sens: depuis désormais quatre ans, le dessinateur genevois Fiami s’amuse à réciter La Fontaine aux enfants, adolescents, personnes âgées ou en situation de handicap, dans des vidéos postées sur la Toile. La série Récite-moi La Fontaine démarre sa troisième saison, qui voyagera des châteaux du Grand Genève à celui de Vaux-le-Vicomte. Rencontre avec celui qui avoue, plus qu’une passion, un amour pour La Fontaine. «Car une passion ça vous dévore, tandis qu’un amour, ça vous fait du bien.»

Le Temps: D’où vous vient ce goût immodéré pour La Fontaine?

Fiami: Lorsque j’avais 7 ou 8 ans, j’ai appris par cœur Le loup et l’agneau. Cette fable est restée gravée en moi toute ma vie, sans pour autant que j’en étudie d’autres. C’est dans le cadre de la série Dessine-moi les étoiles, une émission de la RTS sur l’histoire des sciences, que j’ai dû de nouveau apprendre un texte par cœur. Je n’avais pas fait cela depuis quarante ans! De cet exercice est né Récite-moi La Fontaine. Le fabuliste a toujours été là, quelque part. Il suffisait simplement de le faire resurgir.

Comment est née l’ambition de créer ces moments d’échanges filmés?

Transmettre les fables de La Fontaine à des gens du monde entier s’annonçait être une belle expérience, mais s’attaquer à ce fabuliste est un véritable défi. J’avais beaucoup de retenue, de respect. J’étais peut-être même un peu complexé car je ne suis pas littéraire et ne me sentais pas légitime. Je ne voulais pas d’une production prétentieuse, plutôt quelque chose que je serais capable de faire et qui me procurerait du plaisir à moi et aux autres. YouTube regorgeait déjà de milliers de vidéos sur La Fontaine, mais une approche comme la mienne, il n’y en avait aucune.

Petits et grands se sont prêtés à l’exercice et semblent aussi curieux les uns que les autres. Comment expliquez-vous cela?

Comment faire pour plaire? C’est un grand mystère. La Fontaine y parvient à tous les coups. Sa poésie parle même au non-littéraire, toute sa puissance se trouve dans les mots employés et l’imaginaire qu’ils véhiculent, même si le langage a changé depuis trois siècles et demi. Récitées, les fables de La Fontaine ont des vertus qui se libèrent et auxquelles nous sommes tous sensibles: la musicalité, la beauté. Avec cette série, on prouve que cet auteur du XVIIe siècle parle à tout le monde, encore aujourd’hui.

A ce propos, préparez-vous différemment vos interventions en fonction du public?

Pas du tout. Le texte et les mots difficiles restent les mêmes pour les adultes et les enfants. Je ne prépare donc les fables que par rapport à moi-même. Il faut que je sois à l’aise, je ne joue pas un rôle, je ne suis pas un comédien. Si je m’amuse, je peux communiquer cette sensation. Par contre, certaines fables ne sont pas appropriées à tous. Celle de L’huître et les plaideurs, par exemple, n’a pas fonctionné auprès des enfants, mais une alchimie s’est produite lorsque je l’ai récitée face à des personnes en situation de handicap. A peine avais-je prononcé ces vers: «un jour deux pèlerins sur le sable rencontrent/une huître que le flot y venait d’apporter», qu’un monsieur a imité le bruit de la mer se retirant. C’était splendide!

Avez-vous des publics cibles?

J’avais de nouveau envie d’élargir le panel de spectateurs. J’ai donc rencontré, en plus des étudiants, des personnes en situation de handicap. La seule condition pour ces groupes est qu’ils sachent lire. Ils se retrouvent en face d’un texte, il faut donc être capable d’identifier les mots, car au bout d’un moment, l’oralité seule peut perdre l’auditeur.

La Fontaine ne nous dicte jamais nos actes. Il nous amuse et nous pousse à la réflexion dans des textes actuels qui nous repositionnent par rapport à la société et à nous-mêmes

De quelle façon choisissez-vous les fables?

Pour la première saison, produite par le Muséum d’histoire naturelle de Genève, j’ai sélectionné des textes mettant en scène des animaux du musée. Comme nous rencontrions des enfants, j’ai choisi des fables courtes, mais aussi les plus connues comme Le corbeau et le renard ou Le loup et l’agneau. L’année suivante, j’ai conservé les mêmes critères mais en préparant de nouvelles fables. Quelques-unes ont été présentées plusieurs fois, mais je ne sais jamais comment les gens vont réagir. Ils me montrent des choses que je n’avais pas vues auparavant, m’apportant toujours un nouvel éclairage.

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La Fontaine disait: «Je me sers d’animaux pour instruire les hommes.» Votre objectif est-il le même?

Non, et je ne suis pas sûr que ce soit la volonté de La Fontaine, bien qu’il le mentionne dans son introduction aux fables. Je décèle plutôt une volonté d’élever les âmes. On le décrit comme un moralisateur, pourtant nous restons libres de faire ce qu’il nous semble juste, de préférer tel personnage à tel autre. La Fontaine ne nous dicte jamais nos actes, il laisse chacun juge par rapport à soi-même. Il nous amuse et nous pousse à la réflexion dans des textes actuels qui nous repositionnent par rapport à la société, mais aussi par rapport à nous-mêmes.

Pour cette troisième saison, vous quittez les musées pour les hauts lieux de la littérature. Pourquoi investir ces sites?

J’avais écumé tous les muséums de Suisse romande lors des deux premières saisons; il fallait donc, pour cette année, un nouvel angle d’approche qui me permettrait de m’éloigner des animaux. L’idée était aussi d’instaurer un lien avec la France, d’où est originaire Jean de La Fontaine. C’est de la littérature, cela m’a donc amené vers les châteaux littéraires: celui de Voltaire, le plus grand philosophe français, celui de Coppet en lien avec Madame de Staël, le château de Ripaille, la Fondation Bodmer, une bibliothèque-musée des plus riches au niveau privé, et enfin le château de Vaux-le-Vicomte, où le fabuliste a résidé.

Qu’est-ce qui varie dans cette troisième saison?

Les lieux changent, mais le principe reste le même. Nous nous sommes essayés au tournage en extérieur sur le site de Vaux-le-Vicomte et cela relève du défi. Les avions et les gens qui passent nous poussent à nous interrompre en permanence, le moindre souffle d’air fait voler le parchemin… Tout cela rajoute des tensions supplémentaires, des contraintes auxquelles il faut s’adapter. Mais l’expérience demeure amusante.

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