La création des scénaristes Vincent Solignac et Emmanuelle Sardou a déjà une notoriété, mais ils n'ont toujours pas gagné un sou. Lancé en mai, La Cuisine de Nicolas s'est fait connaître dans l'Hexagone et au-delà. Visibles sur Internet, ces séquences de six minutes imaginent l'ambiance des cuisines de l'Elysée. Pour leurs créateurs, il s'agit de «faire un geste artistique dans l'urgence, avec une liberté que nous ne trouvons pas dans nos travaux d'auteurs pour la TV», explique Vincent Solignac. Celui-ci sera mardi à Genève, au festival Tous Ecrans, pour une journée publique sur les nouveaux écrans de la fiction. Car une «énorme créativité» émane du Web, estime Frédéric Prallet-Dujols, directeur adjoint des achats à France Télévision. Reste à trouver un modèle économique.

De fait, les sketches courts adaptés aux nouveaux médias foisonnent, comme les Têtes à claques, un pionnier québécois du genre, ou Antoine, Bibi et Casimir, mésaventures sentimentales de trois colocataires. Dans le monde anglo-saxon, elles pullulent sur des sites ad hoc ou via YouTube. Certaines affichent une plus grande ambition, imitant les «vraies» séries TV, telle que l'américaine Quarterlife ou la canadienne Take me back, qui seront montrées à Tous Ecrans. Les producteurs de feuilletons classiques tirent aussi des produits dérivés pour la Toile, il y eut Find 815 d'après Lost, ou Going Postal, dans le sillage de Heroes. L'animation occupe une belle place dans ces webisodes - ou mobisodes, s'ils sont conçus pour le téléphone portable.

La stratégie consiste justement à se déployer sur toutes les plateformes. L'helvétique Futurofoot, montrée par la TSR durant l'Eurofoot 2008, avait d'emblée été écrite pour se découper en plusieurs formats, huit minutes sur la TSR, trois pour les téléphones portables ainsi que pour Direct 8, une chaîne française de la TNT qui souhaitait une durée plus serrée, mais davantage d'éléments.

Pour l'heure, format court équivaut à budget dérisoire et production svelte. Un épisode de La Cuisine de Nicolas se boucle en moins de trois jours et coûte 10000euros au total, en grande partie en participation, c'est-à-dire que comédiens et équipe ne sont pas ou sont peu payés en attendant d'éventuelles recettes. Bon nombre de petites séries françaises se fabriquent à 6000 euros l'épisode, environ quatre fois moins qu'une production TV. Les concepteurs n'obtiennent des moyens usuels que s'ils coproduisent avec une chaîne: c'est le cas des Aventures de Paul Lette, tribulations quotidiennes d'un intérimaire avec le comique belge Stéphane de Groodt, soutenues par France 2, qui les diffusera bientôt. Ses concepteurs disposent de 30000 euros par chapitre. «C'est alors un système économique normal», relevait la productrice, Odile McDonald, le week-end dernier à Aix-les-Bains, lors des rencontres Scénaristes en séries.

Pourquoi se lancer dans des créations non rentables? Parce qu'on y trouve une liberté de ton inédite, répondent en chœur les scénaristes. Vincent Polignac résume: «Pour un sujet politique comme le nôtre, nous devrions négocier avec une chaîne jusqu'à 2012. Or, avec la multiplication des écrans, c'est le moment pour les auteurs de se lâcher.» L'humour est le genre dominant, mais certains créateurs y recourent avec un propos. La satire politique dans le cas de La Cuisine de Nicolas. La sensibilisation écologique chez Rire pour la planète, en préparation. Valérie Fadini, qui écrit ces temps des vignettes familiales baptisées Moi à ton âge, explique vouloir aborder les affres des parents ayant grandi dans les années 1970, confrontés à la question de l'autorité.

Et puis, la fiction courte constitue un hameçon. Produire à perte en espérant qu'un acteur, opérateur de télécoms ou télévision, morde et passe une commande massive. Quelques mois après le lancement de La Cuisine de Nicolas, Vincent Polignac négocie déjà avec une plateforme internet européenne. Il s'est empressé de déposer le concept, et des Espagnols souhaitent l'adapter en une «cuisine de Zapatero», des Belges s'y intéressent aussi.

La fiction audiovisuelle explore de nouveaux chemins économiques, à l'ombre des chaînes, même si ces dernières restent centrales lorsqu'il s'agit d'étoffer un programme. Cette ruée sur le format court provoque d'ailleurs un vif débat dans la branche: certains jugent qu'en accoutumant les télés à des programmes aux prix bradés le secteur se saborde. Mais sans conteste, et même si la qualité des produits est très variable, la fiction brève amène idées fraîches et nouveaux créateurs dans un paysage audiovisuel en mutation.

Journée «Nouveaux écrans» à Cinéma tous écrans, mardi 28 dès 9h30, Maison du Grütli, Genève. Rens. http://www.cinema-tous-ecrans.ch