Etienne Barilier. Ils liront dans mon âme. Les Ecrivains face à Dreyfus. Zoé. 234 p.

Cent treize ans après l'un des procès les plus retentissants de l'histoire, l'Affaire Dreyfus est encore l'objet de nombreux ouvrages qui lui apportent, du moins c'est ce qu'ils promettent, des éclairages inédits. Ils liront dans mon âme, d'Etienne Barilier, n'est pas une contribution historique de plus, même si l'Affaire y est narrée plusieurs fois, d'abord par Etienne Barilier, puis par les auteurs qui se sont engagés dans les camps dreyfusards et anti-dreyfusards. «Ils verront sur ma figure, ils liront dans mon âme», écrivait le capitaine pour clamer son innocence. Il est question ici de lecture et surtout d'écriture. De lecture d'abord, lecture de la réalité, point de vue des protagonistes; et d'espoir déçu, celui du condamné croyant que l'on verrait bien qu'il n'avait pas commis le crime dont on l'accusait, simplement en le regardant. Qu'est-ce que regarder? Y a-t-il une vérité qui se dégage de l'apparence? Comment se forme la décision intime qui dit que celui-ci est innocent et celui-là coupable? Rien n'est plus difficile à définir qu'une vérité sur laquelle pourraient s'accorder tous les acteurs et les témoins d'un événement.

Aucun procès n'a sans doute mobilisé autant d'écrivains que celui d'Alfred Dreyfus. D'abord parce que ce sont des écrivains, Emile Zola le premier (ou plutôt le plus visible), qui sont venus au secours du condamné alors que la majorité des citoyens français considéraient l'Affaire comme entendue. Ensuite, nous dit Etienne Barilier, parce que cette affaire a une relation intime avec l'écriture elle-même, la réalité que poursuit l'écriture, et le pouvoir qu'a la fiction de descendre «aux profondeurs de la réalité». «La fiction n'est pas l'alliée de l'illusion, mais son heureuse adversaire», écrit Etienne Barilier. Et si la fiction est d'un tel secours, c'est précisément parce que l'espoir contenu dans le premier membre de la phrase d'Alfred Dreyfus («ils verront sur ma figure») est sans contenu objectif, comme le montrent les regards contradictoires et inconciliables de Maurice Barrès, Léon Daudet, Bernard Lazare, Edmond de Goncourt, Octave Mirbeau, Emile Zola ou Marcel Proust. «En tout état de cause, écrit Etienne Barilier, la vérité la plus humaine du monde avait le visage et la voix de Dreyfus, et ce visage et cette voix, nombre de spectateurs les trouvent dépourvus d'humanité, privés de toute force de conviction. Toute vérité n'est pas belle à voir [...] au sens où la vérité la plus pure, celle de l'innocence, n'est pas toujours proférée d'une voix suave ni parée d'un corps émouvant, ni ne se voit sur la figure.»

Tous les faits, toutes les preuves (les évidences, disent les Anglo-Saxons) peuvent être contestés, et s'il n'y a pas de preuve de culpabilité, l'impossibilité de preuve peut valoir culpabilité. Quand l'édifice juridique de la condamnation s'est effondré, les anti-dreyfusards se replient sur cet argument: «S'il est impossible de confondre le traître, c'est bien que le coquin a imaginé un système de défense parfait, preuve de sa parfaite culpabilité.» Ce type de paralogisme est le ressort de toutes les théories du complot (on pense aux innombrables élucubrations sur le 11 septembre 2001). Et de la plus vieille, de la plus persistante de ces théories, l'antisémitisme qui est naturellement au cœur de l'Affaire Dreyfus. La solidité de ces théories tient à l'addition de la lecture de la réalité - elle se formule dans un langage qui préconçoit la réalité elle-même - et dans le dit de la réalité, le discours qui paraît s'ensuivre, mais qui est au fondement de son observation.

Etienne Barilier nous entraîne dans un passionnant exercice de lecture. Il passe en revue une série d'auteurs majeurs de la fin du XIXe et du début du XXe siècle qui ont fait entrer l'Affaire Dreyfus et ses personnages dans leurs fictions littéraires. Il nous fait plonger dans l'intimité de leur écriture, dans leur rhétorique, dans leur style, dans leur effort pour atteindre les «profondeurs de la réalité»; et nous fait entrevoir leurs réussites et leurs échecs, qui sont choses de la littérature. «Je persiste et signe, dit-il: idéalement, et parfois réellement, la cause de l'écrivain et celle du savant, la cause de la fiction et celle de la réalité n'en font qu'une. Et le savant comme l'écrivain sont ceux pour qui justesse et justice sont inséparables.»

Etienne Barilier met ici le doigt, sans approfondir, sur l'une des raisons qui, outre la passion et les préjugés, ont fait de l'Affaire ce qu'elle est devenue. A la fin du XIXe siècle, le positivisme triomphe. Les sciences exactes paraissent avoir atteint l'explication finale du monde matériel. Et les sciences humaines, la sociologie en particulier, prétendent y parvenir elles aussi. L'art et les artistes eux-mêmes sont atteints. Cézanne promet à l'un de ses correspondants: «Je vous dois la vérité en peinture.» Or cette quête, inachevée en pratique mais définie dans son principe, se heurte frontalement à l'événement. C'est la construction de la vérité, la re-construction du réel qui est en cause, et l'art qui est à leur poursuite. Etienne Barilier se moque gentiment d'«un charmant et grinçant paradoxe postmoderne, qui repose sur une conception bien pauvre de l'écriture: la fiction serait forcément ce que la réalité n'est pas, et la Littérature, ce que la Vérité n'est pas...». La littérature actuelle, postmoderne ou pas, ne ressemble pas toute à ce paradoxe. Beaucoup d'auteurs savent qu'il s'est passé cent treize ans depuis le premier procès Dreyfus, et presque autant depuis Emile Zola, Anatole France ou Marcel Proust, qui, si les questions demeurent, ne répondent pas pour aujourd'hui.