Séries TV

Fiction TV: une leçon de lucidité venue d’Israël

Présenté lors des récentes rencontres Scénaristes en séries, le feuilleton israélien «Good Intentions» aborde avec courage la vie ordinaire de familles déchirées par le conflit. Ses créateurs, pourtant, s’interrogent. Preuve d’une maturité de la fiction télévisuelle

A la vision d’un épisode échantillon, on devine que c’est une série exceptionnelle. Kavanot TovotBonnes Intentions, son titre littéral (Good Intentions à l’international) – a été diffusée l’année passée sur Channel 2, une TV commerciale israélienne. Soutenu par une association de parents de victimes du conflit, le feuilleton raconte les difficultés que rencontre une productrice de TV à monter une émission de cuisine rassemblant une cheffe israélienne, et une palestinienne.

Parallèlement à cette trame, les auteurs détaillent le quotidien des deux femmes. L’Israélienne découvre des photos qui lui révèlent les violences auxquelles son mari a participé lorsqu’il était à l’armée, et dont il ne lui a jamais parlé. La participante arabe se démène avec son frère, blessé par Tsahal, et son entourage, qui la voit comme une traître depuis qu’elle a accepté de participer à l’émission.

Dans l’épisode en question, l’héroïne de Jérusalem parle à sa mère de ses doutes, liés au passé de son mari. La mère réplique: «Tu sais quand j’ai finalement vaincu les nazis? Quand mon fils a rejoint l’armée.» En même temps, le frère de la protagoniste palestinienne décède dans une ambulance bloquée à un check point. A ses funérailles, des habitants du quartier évoquent la vengeance du héros. Balayant cette rhétorique guerrière, le père rétorque: «Reprenez votre martyr. Rendez-moi mon fils.»

Good Intentions était présentée par ses créateurs samedi dernier à Aix-les-Bains, dans le cadre des rencontres Scénaristes en séries. Pour un Européen, découvrir cette fiction, sachant qu’elle a été montrée sur une chaîne populaire, se révèle estomaquant. La façon dont les auteurs abordent les tensions entre les deux communautés, dans leur dimension durement ordinaire, laisse pantois.

Ce n’est pourtant pas tout. Durant un débat, producteur, auteure et réalisateur de la série ont fait preuve d’une étonnante franchise, prouvant que, sous ses bons jours, la fiction TV ne fait pas seulement preuve d’audace; elle s’interroge.

Uri Barbash, le cocréateur et réalisateur, se dit «fier d’avoir travaillé pour cette série», tout en mentionnant ses doutes: «Avec le recul, je pense que nous avons été naïfs, presque romantiques. Nous n’avons pas abordé le conflit, nous avons esquivé le sujet. Pour ma part, j’aimerais essayer de raconter l’histoire de la vraie source de nos douleurs.»

Chaim Sharir, le producteur, conteste: «Mais ainsi, nous avons pu raconter cette histoire sur Channel 2. En allant plus loin, nous n’aurions rien pu montrer.» D’ailleurs, la chaîne s’était d’abord rebiffée à la lecture des premiers scénarios, évoquant même une annulation pure et simple, avant de changer d’avis.

Ronit Weiss-Berkowitz, cocréatrice et scénariste, se fait médiatrice. Pour elle, Bonnes Intentions est avant tout «une série féministe»: «Bien sûr, il y a l’arrière-plan politique. Mais c’est surtout l’histoire de deux femmes en lutte dans leur environnement. Nous nous situons au niveau de la vie privée. La réaction de la mère, à propos de l’armée, m’a été inspirée par ma propre mère: de son point de vue, elle a raison. En fait, nous avons voulu montrer deux familles qui souffrent de la même manière.»

Une fiction manifestement poignante, des auteurs qui assument leurs choix tout en restant lucides, voire en se remettant en cause: venant de professionnels d’un pays qui s’est mis récemment à la production de séries, la leçon était magistrale. Après tout, il avait, en effet, de bonnes intentions.

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