Genre: Roman
Qui ? Silvia Baron Supervielle
Titre: Le Pont international
Chez qui ? Gallimard, 180 p.

D ans «Funes ou la Mémoire», Borges évoque un jeune homme qui, à la suite d’un accident de cheval, reste paralysé et développe une capacité surhumaine, pathologique, de se souvenir des moindres détails. Sa tête devient une véritable «Bibliothèque de Babel». Aussi, quand, au début du Pont international , apparaît un Ireneo Funes, monté sur Deseo, son cheval nommé Désir, un léger vertige saisit le lecteur.

Silvia Baron Supervielle, dont c’est le deuxième roman, est née en 1934 à Buenos Aires d’une mère uruguayenne et d’un père d’origine française; le poète Jules Supervielle était un cousin. Si elle vit à Paris depuis 1961 et écrit en français poèmes et essais, elle est restée très attachée à l’Argentine et à ses écrivains. La liste impressionnante de ses traductions le montre: Borges, mais aussi Macedonio Fernandez, le poète Juarroz, Julio Cortazar, et Silvina Ocampo, amie de la romancière, qui apparaît en silhouette dans Le Pont international , derrière ses lunettes noires.

Ce roman est un curieux hommage à la littérature, un jeu mélancolique sur la mémoire. Un vieil homme se souvient. «Plus qu’un souvenir, c’est un sentiment qu’il éprouve», un son, une lumière émanant des photographies et des papiers qu’il élimine au soir de sa vie. Cette errance ramène cet Antonio à sa jeunesse, quand il chevauchait à travers la pampa uruguayenne avec son cousin Johnny, en échangeant des propos passionnés à propos des livres, pour eux plus vrais que la vie. Surgit alors Funes, que John­ny a fait mourir dans un récit. Le cousin serait donc Borges lui-même?

Silvia Baron Supervielle suit en tout cas fidèlement le court récit de l’Argentin, tout en y introduisant de légers biais, des croisements de détails. Comme le héros borgésien, Ireneo reste paralysé et développe cette mémoire maladive, nourrie par les livres que lui prête Antonio. Comme lui encore, cet être inculte apprend en quelques jours «sans effort l’anglais, le français, le portugais, le latin», sans acquérir toutefois la capacité de penser quelque chose de personnel dans aucune langue.

Mais bientôt, la romancière emprunte d’autres sentiers. Elle introduit un secret de famille, prête à Funes une sœur dont il ignore l’existence mais qui lui manque, imagine leurs vies parallèles, leurs mères, leur ivrogne de père. Ce dernier, Isidoro, semble «être venu au monde par génération spontanée», sans famille ni attaches. De ses doigts habiles, il sait tout réparer, y compris les montres que collectionne Amalia, sa fille mutique, obsédée par l’écoulement du temps (comme Funes chez Borges). La nuit, il noie dans l’alcool la colère sans mots qui le torture. Il finira, comme dans les tangos, d’un coup de couteau, au soulagement de ses «veuves».

Mais bien plus que les gens, le personnage central du roman, c’est le fleuve, le Rio de la Plata qui sépare l’Uruguay de l’Argentine. Amalia s’y noie dans une extase amoureuse. Tous les autres rêvent de traverser ses eaux scintillantes en passant le pont international vers l’Argentine, de quitter le port de Fray Bentos, sur la rive uruguayenne, et de commencer une nouvelle vie.

Le maître du récit, c’est Antonio Haedo (Bernardo, chez Borges), qui se donne la liberté d’inventer une deuxième vie à Funes, au motif que c’est lui qui l’avait présenté à son cousin. «Les personnages de sa vie, conçus à sa guise, épousent ceux de ses livres, les uns s’échangeant avec les autres»: ce grand lecteur va entrelacer le destin de son personnage avec celui d’autres grandes figures littéraires, qu’il va chercher chez Juan Carlos Onetti, Joseph Conrad, Willa Cather, Thomas de Quincey et Samuel Beckett (cités en exergue). Quant à Amalia, elle sort directement du roman éponyme de José Marmol, publié en 1852, texte fondateur de la littérature argentine.

Si ce tissage fonctionne très bien au début, il devient laborieux au fur et à mesure que la romancière s’éloigne de Borges.

Tout comme la mélancolie romantique, qui fait merveille aux premières pages, vire parfois à la préciosité. Mais ces défauts ne suffisent pas à gâcher le charme de cet étrange hommage aux pouvoirs de la fiction.

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Joseph Conrad

cité dans«Le Pont international», p. 15

«Ce n’est que dans l’imagination des hommes que toute vérité trouve une réelle et indéniable existence. C’est l’imagination, non pas l’invention, qui est maîtresse suprême de l’art, comme de la vie»