Il aura fallu attendre le septième jour du 74e Festival de Cannes pour être enfin électrisé. Au sein d’une compétition jusque-là relativement sage, La Fièvre de Petrov a fait figure d’épouvantail, amenant du chaos, de la sueur, du sang, des corps nus et de la vodka pour 145 minutes de délire ininterrompu. Il y a trois ans, Kirill Serebrennikov présentait à Cannes Leto, un film en noir et blanc virtuose sur les pionniers du rock russe. Arrêté à la fin du tournage et assigné à résidence sous prétexte de détournement de fonds publics, le cinéaste et dramaturge, demandé dans toute l’Europe pour ses mises en scène de théâtre et d’opéra, avait montré son film à distance.

Sur «Leto»: Révolution rock à Leningrad

A la suite d’un procès qu’il qualifie volontiers de kafkaïen, il a finalement été condamné à 3 ans de prison avec sursis, assortis d’une interdiction de sortie du territoire. A nouveau, il n’a donc pas pu pas assister à la première de son long métrage, mais a au moins pu s’exprimer par visioconférence. D’une certaine manière, il a testé le confinement avant que la planète entière s’y voie contrainte. Sans compter que La Fièvre de Petrov se déroule sur fond d’une violente épidémie de grippe. Mais le tournage avait été achevé avant le début de la pandémie de coronavirus, le film devant même être présenté l’an dernier si le festival avait eu lieu.

Adapté d’un roman à succès d’Alexeï Salnikov dont on lui a confié l’adaptation avant qu’il ne décide de la réaliser lui-même, La Fièvre de Petrov raconte donc l’histoire dudit Petrov, qui va traverser le film dans un état pitoyable, terrassé par une fièvre carabinée et des quintes de toux incessantes. Première scène choc après quelques minutes lorsqu’une milice citoyenne le force à descendre d’un bus et à participer à l’exécution sommaire d’un groupe de bourgeois symbolisant visiblement l’élite corrompue. Délire fiévreux, fantasme, on ne sait pas trop bien à quoi on a assisté. Mais ce n’est que le début puisqu’on passera dès lors sans cesse du réel aux territoires mentaux des personnages.

A lire: La justice lève l’assignation à résidence du metteur en scène Serebrennikov

La Fièvre de Petrov est un film du trop-plein, une œuvre qui a de quoi écœurer par ses excès, sa musique incessante, ses allers-retours narratifs, ses flash-back en caméra subjective, ses métaphores plus ou moins absconses sur l’absence, le deuil et la colère, jusqu’à une résurrection finale en guise d’espoir. Mais La Fièvre de Petrov est aussi un film qui vous aspire littéralement, et qu’il est impossible de totalement appréhender à la première vision. Une chose est sûre, c’est une œuvre qui divisera, mais qui se révélera grandiose pour qui se laissera transpercer par sa puissance punk.