Un large pinceau dans une main, son galurin dans l'autre, Charles-François Duplain arpente les couloirs froids de la prison désaffectée de Delémont. Il lève la tête vers Philippe Queloz, qui s'évertue à appeler par l'interphone le geôlier, en congé maladie mais qui n'a de toute façon plus de prisonnier à surveiller. La cellule attribuée à Philippe Queloz est bouclée, il voudrait tant y pénétrer. Situations surréalistes, mais bien réelles, au centre-ville de Delémont, dans un bâtiment où la toute nouvelle salle du parlement cantonal est contiguë aux anciennes prisons. Depuis le 1er novembre 2002, les geôles delémontaines n'ont plus accueilli de détenu: le Jura enferme désormais ses malfrats au château de Porrentruy.

Un voisin de l'ex-Palais de justice delémontain, âgé de 80 ans, s'est donc dit qu'il fallait redonner vie à cette prison. Il a proposé à sa belle-fille, Mira Stefanova, sculptrice et confectionneuse d'objets en papier, d'entreprendre les démarches pour que les cellules se muent en sites de création. Le concept s'est développé dans les volutes de l'Espagne, bistrot voisin propice à l'élaboration de défis fous. «C'était excitant d'aller créer dans un endroit où l'on ne va jamais de son plein gré», raconte Mira Stefanova, déterminée à «commettre un sacrilège là où mon ami avait dû séjourner quelques jours».

Coordonné par Georges Pélégry, animateur du Centre culturel delémontain, le projet a pris forme: douze jeunes artistes jurassiens présentent leur conception de la prison et de la liberté, chacun dans une cellule. «J'avais passé une nuit de dégrisement ici», sourit le plasticien Charles-François Duplain. Qui a choisi l'absurde et le minimalisme. Il a peint la cellule en bleu et tracé à la craie 13 555 bâtonnets, par groupes de cinq. «C'est une sorte d'autoportrait romantique, dit-il. Cela représente les 37 ans, 1 mois et 20 jours de ma propre vie. De liberté, symbolisée par le bleu. Vie absurde aussi, car la terre est notre prison, et la vie n'est qu'une suite de jours.»

A côté, la cellule attribuée à Martin Becker n'est pas accessible, sinon par le prisme du passe-plat. Son stroboscope fait alterner la lumière et l'obscurité. En bout de couloir, Philippe Queloz demande d'enfiler sa tête dans le passe-plat resté ouvert, pour découvrir son installation: une caméra de surveillance filme la bobine du visiteur diffusée sur un écran dont on voit le reflet dans un miroir. A côté, un autre écran montre une source lumineuse prise dans un mouvement rotatif perpétuel. «L'observateur est ainsi surveillé par lui-même, compagnon de cellule d'un mouvement sans fin», explique-t-il. Au centre de la pièce, un jalon routier renversé, «symbolisant le droit chemin à retrouver, peut-être». De sa voix si frêle qu'on le croit ému, Philippe Queloz avoue être à l'aise dans «cet endroit si morbide et si froid».

Plus loin, le Biennois Alain Burri a peint des ciels où les nuages le disputent à l'azur qu'il a enfermé dans des boîtes en bois. A l'étage inférieur, Isabelle Roy a opéré une mise en scène qui détonne, dans un environnement rose pétant: elle propose un téléachat pour vendre ses peluches réincarnées. Elle dit comment, pour être maître chez soi, transformer son conjoint en chien obéissant. «Un travail sur la liberté, la solitude, la cage dorée, le malaise social», lâche-t-elle. Le tout dans une dérision maximale. Mira Stefanova, dans la cellule voisine: «Rien ne favorise la création dans cet environnement affreux», peste-t-elle. Elle ouvre de force l'armoire de la pièce, pour pénétrer dans l'intimité du détenu.

Le cloisonnement imposé par les lieux renforce le sentiment hétéroclite de l'exposition Art (istes) en prison. Même Georges Pélégry se dit «désarçonné». Mais pas mécontent d'inviter, «en parallèle et pas en opposition», à l'exposition des arts plastiques jurassiens visarte.jura, une «autre» expression de la création régionale.

A l'instar de ce qui s'était fait l'été dernier à l'Ancien pénitencier de Sion (alternance de musique et de peinture d'une cellule à l'autre; lire le Samedi Culturel du 31 juillet 2004), le Jura soumet à la réflexion, l'année de ses 25 ans d'indépendance cantonale, la dualité entre liberté et espace clos. Davantage qu'à des performances artistiques, les créateurs de la prison de Delémont invitent à la méditation politique.

Art (istes) en prison. Ancienne prison de Delémont, accès par la cour de promenade, derrière la Porte au loup. Me-di 15-18 h, jusqu'au 28 novembre. Rens. 032/422 50 22.