Faire contre mauvaise fortune bon cœur. En dix jours, le proverbe est devenu pour les milieux culturels une sorte de credo leur permettant d’avancer. Alors que les annulations et les reports se multiplient, il faut tenter de garder le cap, trouver des solutions, penser à la fois au présent immédiat et à l’avenir encore flou. Du côté du Festival international de films de Fribourg (FIFF), dont la 34e édition devait se dérouler du 20 au 28 mars, une annulation était, dès l’annonce du Conseil fédéral d’interdire les manifestations réunissant plus de 1000 spectateurs, inéluctable. Même si les différentes salles qui abritent les projections ont des jauges plus petites, il est inimaginable de célébrer les cinémas du monde alors que ce monde tourne au ralenti.

«Il est impossible d’offrir un festival de cinéma qui réponde aux exigences de sécurité tout en préservant la qualité et la convivialité qui font partie des valeurs du FIFF», soulignait il y a une semaine un communiqué. Lequel annonçait par contre un redéploiement partiel sur l’ensemble de l’année, qui a finalement été dévoilé mercredi. Pour le directeur artistique Thierry Jobin, ancien critique du Temps, l’heure est à la fois à la joie et à la tristesse. Tristesse de voir l’essence d’un festival – «mettre des films ensemble et favoriser les rencontres» – s’évaporer, et joie de constater l’énergie qui anime ses équipes depuis une semaine afin de trouver des solutions pour la mise sur pied d’une édition «34 et demi».

Solidarité des acteurs culturels

«J’ai l’impression d’avoir vécu un mois en une semaine», explique un Thierry Jobin épuisé, mais revigoré par la solidarité des acteurs culturels, lui qui a reçu de nombreux messages de festivals (FIFOG à Genève, NIFFF à Neuchâtel, Kurzfilmtage à Winterthour) et d’institutions (Cinémathèque suisse à Lausanne, Maison d’Ailleurs à Yverdon-les-Bains) lui proposant d’héberger une partie de sa programmation à travers des séances spéciales. «On travaille souvent le nez dans le guidon, chacun de notre côté… Est-ce que j’aurais été aussi généreux? Le seul fait de me poser la question m’émeut.»

Concrètement, le FIFF accompagnera de manière plus assidue les films qu’il a sélectionnés et qui sortiront dans le circuit des salles. La section «Nouveau territoire» consacrée au Rwanda sera, elle, présentée durant un week-end spécial dès que la situation sanitaire le permettra. Le «Décryptage» centré sur le cinéma mexicain sera quant à lui affiné et présenté dans le cadre de la 35e édition, tandis que différentes plateformes (Festival Scope, Cinefile, Filmingo) proposeront ces prochaines semaines des films en streaming. Se pose évidemment la question des pertes financières. «Sur ce point, nous avons de la chance dans notre malheur, glisse Thierry Jobin. En effet, sur un budget de 2,3 millions de francs, la billetterie ne nous rapporte «que» 360 000 francs.» A titre de comparaison, le Cully Jazz Festival, qui repose à 70% sur la vente des billets et les bars, est dans une situation autrement plus précaire.

Mesurer la richesse de l’offre

Le directeur du FIFF constate en outre que les sponsors et partenaires sont soudés derrière le festival. Alors que les billets d’avion réservés pour les invités sont perdus, il se réjouit par exemple de voir un hôtelier – alors que le secteur du tourisme subit lui aussi de plein fouet les effets du coronavirus – accepter un remboursement total des nuitées réservées. Et l’ancien journaliste de remercier également le fidèle public du FIFF: «La vente du catalogue collector de 2020 nous a déjà rapporté 5000 francs, tandis que de nombreux spectateurs nous font don du montant de leur abonnement en renonçant à le reporter sur l’année prochaine.»

Faire contre mauvaise fortune bon cœur, le proverbe sied parfaitement à l’équipe du FIFF, qui a fait preuve de pragmatisme et d’enthousiasme, «et sans perdre son humour», précise Thierry Jobin. «Ce n’est pas comme si on avait soudainement été renversé par un camion; ce virus, on a eu le temps de le voir venir.» Le directeur se montre aussi philosophe, espérant que la crise actuelle face prendre conscience aux Suisses romands de la richesse incroyable de l’offre culturelle, dont on mesure finalement l’ampleur au moment où elle se rétrécit comme peau de chagrin.


La culture à l’heure du coronavirus: