Il a la voix rocailleuse et le verbe fleuri des films qu’il contribua à tourner dans les années 1960. Raoul Coutard, le «chef-opérateur» de la Nouvelle Vague, fut d’abord un photographe. Et un militaire. A 21 ans, en 1945, il décide de s’engager contre le Japon, mais atterrit en Indochine au bénéfice d’un armistice. Il combat trois ans, rentre en France et revient finalement à l’Asie en 1950, au Service de l’information de l’armée. Lorsqu’il n’est pas en mission avec les troupes, il accompagne les ethnologues de l’Ecole française d’Extrême-Orient dans leurs explorations des tribus montagnardes. Pour la première fois, un livre et une exposition (Musée Niepce de Chalon-sur-Saône) montrent les clichés de Raoul Coutard, 86 ans.

Le Temps: En quoi consistait votre travail de photographe de guerre?

Raoul Coutard: Au départ, nous étions trois avec un seul appareil. On prenait des photos de remises de médailles ou des conneries de ce genre-là. Pour les combats, on faisait des reconstitutions. Ensuite, le père de Lattre est arrivé; il a exigé la mise sur pied d’un service photo et cinéma complet. A partir de là, nous allions directement sur les opérations. Toutes les images passaient sur le bureau du Général, qui choisissait de les diffuser ou non à la presse et aux cinq maisons d’actualités françaises. Certaines étaient censurées. Je me souviens notamment de l’explosion d’un bateau ayant entraîné des morts.

– Parallèlement, vous avez commencé à accompagner les ethnologues français dans leurs expéditions au Laos, au Vietnam ou au Cambodge.

– Lorsque les ethnologues et les archéologues avaient besoin d’images, ils demandaient au service d’information de l’armée. C’est comme ça que j’ai commencé. J’étais en outre directeur photo de la revue Indochine Sud-Est asiatique. Je trouvais passionnant d’approcher ces peuples et ces cultures différentes, de découvrir leurs traditions. J’y allais dès que j’avais quatre ou cinq jours de libres.

– Vous avez beaucoup travaillé en couleur, chose assez rare à l’époque.

– Avec la couleur, il était difficile de maîtriser la prise de vue, la pellicule n’était pas rapide. Mais c’est sans doute cette complexité qui me motivait. Cela dit, je faisais aussi du noir et blanc.

– La couleur confère une incroyable actualité à vos photos.

– C’est vrai. Le premier éditeur que j’avais contacté a d’ailleurs refusé de croire qu’elles avaient plus de cinquante ans! Mais c’est aussi parce qu’elles sont très bien conservées.

– L’exposition, comme le livre, fait l’impasse sur les photos de guerre. Vous ne vouliez pas les montrer?

– Il y en a une ou deux, de guérilla plutôt que de guerre, mais je voulais montrer la culture des populations que j’ai photographiées, pas notre pollution à nous. Les combats avaient lieu en plaine, la guerre ne touchait donc pas les peuplades des montagnes. J’avais conscience, à l’époque, que leur mode de vie ne durerait pas. Forcément, quelqu’un allait débarquer un jour et leur dire: «On va vous expliquer ce qu’est la démocratie.» A ce moment-là déjà, des chrétiens distribuaient des soutiens-gorge aux femmes et des futals aux messieurs pour cacher leur nudité. Habillés comme cela, ils avaient l’air de pauvres cons. J’ai voulu figer leur culture avant qu’il ne soit trop tard.

– Et puis une rencontre à Saigon lancera finalement votre carrière cinématographique en France…

– Il y avait un bistrot à côté de Radio Saigon qui servait une soupe baptisée «l’impériale» et qui faisait crédit. On y allait souvent. En 1950, j’y ai rencontré Pierre Schoendoerffer, qui travaillait aussi pour l’armée, tout comme Jacques Chancel d’ailleurs. Il rêvait de faire du cinéma. On s’est promis que si l’un de nous trouvait une combine, il avertirait l’autre. Il m’a rappelé en 1954 pour que je sois son chef-opérateur. Je ne savais pas ce que c’était; j’ai dit oui. Nous avons fait La Passe du diable, que la Fox a voulu diffuser. Godard travaillait pour eux à l’époque, à la publicité. Il n’a pas aimé ce film, mais m’a proposé de faire A bout de souffle quelques années plus tard.

– Vous avez alors totalement arrêté la photo?

– Avant Godard, je faisais encore des romans-photos. Ensuite, j’ai connu un certain succès et je n’ai plus eu le temps de prendre des images; la photo suppose une disponibilité d’esprit. Cela me manquait un peu car l’ambiance au cinéma ne me branchait pas. Ce goût du secret, ces techniciens qui gardent leurs trucs pour eux, cette jalousie… Lorsque j’ai eu droit à des assistants, j’ai appelé mes anciens copains de l’armée. On nous surnommait «Coutard et ses parias».

– Ces deux arts sont-ils complémentaires?

– J’ai eu des facilités en tant que chef op car j’étais un photographe avancé. Je n’étais pas embarrassé par les problèmes technologiques. Après, la façon de travailler est totalement différente. On peut regarder une photo le temps qu’on veut, le temps que l’émotion vienne. Dans les films, il y a le plan d’avant et celui d’après. On n’est plus maître du temps.