Le cinéaste Claude Lanzmann n’a pas d’égal pour animer la polémique. Il y a trois ans, sa prose incisive s’attaquait aux «Bienveillantes» de Jonathan Littell et faisait état de moult réserves sur ce roman monumental. Le doigt accusateur se dirigeait déjà vers le mélange jugé alors discutable entre fiction et faits historiques établis, recette qui caractérise la plupart de cette œuvre récompensée en 2006 du prix Goncourt.

Ces jours-ci, un nouvel épisode a éclaté, et les propos qui le portent sont autrement plus virulents. Dans un article de six pages paru dans le magazine Marianne du 23 janvier, le réalisateur de Shoah s’en prend à l’écrivain Yannick Haenel et à son roman «Jan Karski», paru chez Gallimard en septembre 2009, honoré du prix Interallié. De quoi est-il question? Du portrait qu’établit Haenel de cette figure marquante de la résistance polonaise durant la Deuxième Guerre mondiale.

Claude Lanzmann conteste sans demi-mesures, sur un ton vif, la «falsification de l’Histoire et de ses protagonistes» proposée par l’accusé. Au centre de la polémique, le parcours exceptionnel de Jan Karski, connu depuis son témoignage bouleversant paru en 1944 sous le titre Story of Secret State. Avec ce livre, le monde découvrait la trajectoire d’un jeune courrier de l’armée polonaise passé à la résistance. Tous prenaient à l’époque la mesure de ses vaines tentatives pour sensibiliser l’Occident sur le sort qui était réservé aux Juifs dans les camps d’extermination polonais. En Angleterre, puis aux Etats-Unis face à Franklin D. Roosevelt, Karski essaie de changer, entre 1942 et 1943, le cours de la tragédie.

Son visage, sa voix, ont été fixés dans le monumental Shoah de Lanzmann (1985), où il témoignait une fois encore de ce que fut son expérience d’infiltré dans le Ghetto de Varsovie et dans les camps. Sa figure ressurgit aujourd’hui dans un registre particulier, sous la plume de Yannick Haenel. Des trois chapitres qui forment le roman, Lanzmann n’en sauve aucun. Le premier, «à Shoah entièrement consacré, paraphrase tout ce que j’ai gardé dans le film des deux journées de tournage avec Karski chez lui à Washington en 1978, mais aussi cite, sans en avoir jamais demandé l’autorisation, des passages verbatim du texte de Shoah», dénonce le cinéaste. Le deuxième chapitre «était la récidive du premier, paraphrasant cette fois Story of a Secret State.» Mais il y a pire. Le troisième, entièrement fictionnel, est aussi «entièrement éloigné du Karski réel» puisqu’il accuse l’Occident et Roosevelt en particulier (peint en «monstre assoupi»), d’être resté sourds aux appels à l’aide du peuple juif.

Sur cette dernière accusation repose l’essentiel de la diatribe. Car, pour Lanzmann, les propos de Karski sont éloignés de cette caricature de l’Histoire proposée par Haenel. Le cinéaste promet d’ailleurs de le prouver dans un film sur le héros polonais qui sera diffusé au mois de mars sur Arte. Le réalisateur n’est pas seul à attaquer sur ce point précis. Avec des propos plus mesurés, l’historienne Annette Wieviorka a qualifié dans une critique parue dans le mensuel L’Histoire, de «régression historiographique» le roman de Yannick Haenel.

L’intéressé, lui, n’a pas tardé à se manifester. Dans les colonnes du quotidien Le Monde daté du 26 janvier, il se défend en utilisant les armes des romanciers: «Le recours à la fiction n’est pas seulement un droit; il est ici nécessaire parce qu’on ne sait quasiment rien de la vie de Karski après 1945, sinon qu’il se tait pendant trente-cinq ans. Les historiens sont impuissants face au silence: redonner vie à Karski implique donc une approche intuitive.» Cette défense d’ordre épistémologique est doublée d’une accusation dont on imagine qu’elle ne restera pas sans suites. Yannick Haenel: «Son attaque contre mon livre coïncide (…) avec une rediffusion de Shoah sur Arte, et avec la signature d’un contrat avec la même chaîne, pour un film sur Karski: dans le domaine de la publicité, le hasard fait toujours bien les choses.»

Cinq mois après sa parution, «Jan Karski» connaîtra à coup sûr une nouvelle vie dans les rayons des librairies. Le roman réaffirme aussi les accommodements impossibles entre la libre inspiration qui régit toute création romanesque et la rigueur inébranlable nécessaire à la recherche historique.