Cinéma

Au fil de la rivière

Le cinéaste Michel Favre a suivi pendant trois ans la restauration d’un cours d’eau genevois, l’Aire. Un véritable projet paysager expliqué par l’architecte Georges Descombes

L’architecture est une profession rêvée pour ne pas avoir à quitter l’enfance. C’est ce qu’on se dit à regarder les images de «Dessine-moi une rivière», un film de Michel Favre qui documente le projet de renaturation de l’Aire. Et qui donne aussi plus largement à penser notre rapport à la nature, au paysage, au construit. Et à l’enfance. L’Aire est une rivière genevoise, née de ruissellements au pied du Salève et qui alimente l’Arve un peu avant sa jonction avec le Rhône.

Croquis rapides

Devant la caméra, Georges Descombes, membre du groupement Superpositions, auteur du projet, prend régulièrement ses crayons de couleur pour accompagner ses explications à coups de croquis rapides sur de grandes feuilles horizontales. Tout comme il l’avait fait avec le réalisateur Carlos Lopez dans Georges Descombes, un architecte dans le paysage, en 2010. Né en 1939, Prix culture et société de la Ville de Genève 2015, Prix Leenaards 2016, l’architecte est le principal intervenant de «Dessine-moi une rivière». Si l’on se réfère au texte de Saint-Exupéry qui a inspiré le titre du film, on dira qu’il est ici tout autant l’aviateur que le Petit Prince, et peut-être aussi le renard en quête d’apprivoisement.

Mais le film est aussi choral, à l’image du projet et de la structure qui l’ont mené. Superpositions, c’est en effet autant Georges Descombes que ADR, l’atelier formé par Julien Descombes, son fils, et Marco Rampini, et c’est également trois entreprises d’ingénieurs, B + C Ingénieurs, Biotec Biologie appliquée et ZSSA Ingénieurs civils. C’est ensemble qu’ils ont gagné le Prix Schulthess des jardins remis par Patrimoine suisse en 2012 et le Prix Rosa Barba du public à la 9e Biennale internationale du paysage de Barcelone en 2016.

Un cours endigué

L’Aire, ce fut pendant des générations un cours endigué, voire canalisé, une ligne droite bordée de peupliers inscrite au fond d’un paysage de culture intensive sur une bonne partie de son parcours. Ces grands travaux qui l’ont corsetée, niée presque, ont été lancés au XIXe siècle pour gagner des terres cultivables, ont continué dans les années 1930 pour éviter les inondations et occuper les chômeurs. La rivière sera encore couverte dans les années 1960 dans son dernier tronçon pour étendre la zone industrielle entre Praille et Jonction.

En fin de compte, parfois à peine approvisionnée par des eaux usées, parfois en crue torrentielle, l’Aire représente tour à tour un danger chimique et physique. Au tournant du millénaire, après de longs combats des milieux de protection de la nature, une véritable politique cantonale et transfrontalière de revitalisation des rivières est lancée. En janvier 2001, Superpositions gagne un concours face à trois autres groupes pluridisciplinaires pour s’occuper du cas de l’Aire. Les travaux commencent l’année suivante, ils ont pris fin à l’été 2016, documentés par le film de Michel Favre, après avoir été accompagnés par un journal, l’élégant The River Chronicle, et un site internet.

Michel Favre a suivi le chantier durant les trois dernières années. Entre les croquis de l’architecte, les explications des ingénieurs et les moments captés sur le chantier, il rend compte de la philosophie du projet et de sa réalisation. Il donne la parole aux uns et aux autres, la somme de leurs interventions, de leurs savoirs, de leurs doutes, de leurs gestes, ayant façonné ce nouveau paysage. Qu’ils appartiennent à Superpositions ou qu’ils soient impliqués de manière différente, comme ce couple de paysans dont le domaine a été empiété pour laisser à nouveau libre cours à la rivière. Leur parole est tout autant d’or que celle de l’architecte. Ils s’expriment avec une claire intelligence de l’histoire de l’agriculture, mais disent aussi leur émotion quand des rangs de pommiers et des noyers séculaires ont dû être arrachés.

Retour à une nature pré-humaine

Les interventions d’un tel chantier peuvent en effet être parfois violentes, alors même que la mission de départ était de libérer la rivière et de lui redonner son potentiel de vie. Mais cette mission, Superpositions ne l’a pas prise au pied de la lettre. A peine d’ailleurs pourrait-on confier au temps qui passe le retour à une nature pré-humaine. Sur ces premiers paysages, rappelle Georges Descombes, «l’homme a mis une deuxième nature». Celle-ci est bien sûr liée au développement de l’agriculture. Puis est venu le jardin, qui met en scène ces deux natures. C’est pour bien donner conscience de ces étapes que l’architecte préfère le mot de restauration qui rend mieux compte du travail effectué à celui, illusoire, de renaturation.

Ainsi, l’Aire d’aujourd’hui juxtapose le cours canalisé, agrémenté de terrasses, et des méandres favorisés par le façonnage du terrain en une série de losanges. La rivière mord peu à peu ces dessins trop réguliers, mais qui lui ont été offerts friables, pour qu’elle continue le travail amorcé par les paysagistes. Se conjuguent ainsi un intérêt culturel, historique, esthétique, et une gestion plus heureuse d’une rivière redevenue source de diversité biologique.

John Cage dans le paysage

Si le film se réfère à l’enfance, ce n’est pas seulement à cause des crayons de couleur de l’architecte. Cet âge de la vie est une référence constante chez lui, et elle s’avère particulièrement forte ici. C’est bel et bien le terrain de jeu des jeunes années de Georges Descombes. «Je venais pêcher ici quand j’avais 6 ans.» Et de se souvenir des kayaks que lui et ses copains construisaient eux-mêmes. L’Aire revitalisée est bien entendu un don aux enfants d’aujourd’hui, qui à leur tour dressent des barrages, pataugent dans la boue et les graviers. Plusieurs fois, Michel Favre nous les donne à voir, notamment avec cette image merveilleuse choisie pour l’affiche, où l’on voit trois ou quatre d’entre eux sauter du sommet d’un poteau à un autre. Leur liberté et leur agilité font bien sûr rêver, mais c’est aussi la plus belle des reconnaissances pour l’architecte lui-même, qui, pour planter ces poteaux, a été inspiré par une composition de John Cage, In a Landscape (1948). C’est une portée et les enfants l’interprètent.

Georges Descombes met aussi en relation cette intervention le long de l’Aire avec une autre, toute proche, celle du parc En Sauvy à Lancy, où serpente le Voiret, affluent de l’Aire. Réalisé selon un processus très organique tout au long des années 1980, pensé avec le ruisseau, le projet est pour une bonne part dans la réputation internationale de Georges Descombes. Il représente, comme l’on dit, un cas d’école.

Développement d’observatoires

Entre les deux projets, il est aussi un point commun qui tient à cœur à l’architecte, c’est le développement d’observatoires. A chaque fois, dans le parc comme le long de l’Aire, l’espace est pensé pour la promenade, mais des places sont aménagées pour l’arrêt, dans la tradition des ruines gothiques, du temple grec ou du petit kiosque dont les anciens créateurs de jardin ponctuaient les parcs. Ces lieux offrent des cadrages qui incluent dans le paysage sa propre représentation. Il ne s’agit pas tant de faire valoir leurs beautés particulières que d’inciter à les investir, et pas seulement par le regard.

Signalons que la même équipe d’architectes a œuvré à Lyon, créant des espaces de terrasses plantées d’arbres propices aux promenades méditatives, ceci, dans le cadre de l’aménagement des bords de la Saône, tout près de la confluence avec le Rhône. D’une ville à l’autre, il serait dommage de se priver de ces balades ressourçantes et contemporaines.


«Dessine-moi une rivière», de Michel Favre, Cinéma Bio, Carouge, 21h. www.superpositions.ch

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