Essai

La filature d’un théologien suisse pour connaître l’origine de Dieu

Un jour, dans les montagnes du Levant, Israël enprunte Yahvé aux nomades Shasou. Le début d’un façonnage multiséculaire... Le bibliste suisse Thomas Römer le raconte dans un essai passionnant

Thomas Römer enquête sur «l’invention de Dieu»

Un jour, dans les montagnes du Levant, Israël emprunte Yahvé aux nomades Shasou. Le début d’une histoire multiséculaire

Genre: essai
Qui ? Thomas Römer
Titre: L’Invention de Dieu
Chez qui ? Seuil, 352 p.

Genre: essai
Qui ? Thomas Römer
Titre: La Bible, quelles histoires! Entretien avec Estelle Villeneuve
Chez qui ? Bayard/Labor et Fides, 300 p.

C’est l’histoire d’une rencontre entre un groupe humain et un dieu. Dieu local, groupe mineur: rien de renversant, pour commencer. Et pourtant, ce modeste événement est le point de départ d’une lame de fond qui finira, à terme, par imprimer une direction inédite à l’histoire de l’humanité. Pour en arriver là, il aura fallu toutefois que le groupe humain en question remanie en profondeur cet ancien dieu: connu comme Yahvé, Yahwa ou Yahou, emprunté par Israël à un groupe nomade appelé Shasou, celui-ci sera façonné, réinventé successivement jusqu’à devenir un être céleste d’un genre nouveau – le Dieu unique et universel, avec un D majuscule. Dieu, quoi.

Professeur de Bible hébraïque à la Faculté de théologie et de sciences des religions de l’Université de Lausanne, titulaire de la chaire «Milieux bibliques» au Collège de France, grand rénovateur de notre compréhension de la Bible et de l’environnement sociétal où elle voit le jour, Thomas Römer s’appuie sur un va-et-vient entre le travail des archéologues et les textes – qui gardent, comme il dit, des «traces de mémoire» – pour retracer le parcours de Yahvé comme une «invention» collective multiséculaire. Le chercheur poursuit ainsi un travail de longue haleine voué à «faire entrer la Bible dans l’histoire», comme l’indiquait le titre de sa leçon inaugurale au Collège de France en 2009, utilisant la première pour éclairer la seconde, et vice versa. Les deux nouveaux livres de Thomas Römer paraissent presque simultanément: une synthèse de son parcours et de son travail en forme d’entretien d’un côté, une enquête érudite et palpitante sur L’Invention de Dieu de l’autre. On rencontre le bibliste dans son bureau à l’UNIL, perché dans les méandres du bâtiment Anthropole, avec vue plongeante sur le campus de Dorigny.

Samedi Culturel: «L’Invention de Dieu» retrace la carrière de Yahvé en se focalisant sur ses débuts, si l’on peut dire: avant qu’il devienne le Dieu unique.

Thomas Römer: Un grand changement s’est produit dans les études bibliques à partir des années 1960-70. On s’est alors rendu compte que les textes du Pentateuque étaient beaucoup plus récents qu’on ne croyait. Du coup, on s’est dit: les textes datent du VIIe-VIe siècle avant l’ère chrétienne, tout ce qu’on y dit sur les origines a été inventé par les auteurs bibliques, on n’a pas les moyens de remonter plus loin. Maintenant, je crois que le temps est venu de faire cette quête des origines, de voir comment Yahvé, le dieu d’Israël, est devenu le Dieu unique. Pour comprendre cela, il faut reculer jusqu’aux derniers siècles du deuxième millénaire avant notre ère. C’est un travail de détective. Mais nous avons des informations archéologiques et textuelles dont nos prédécesseurs ne disposaient pas. On est dans une situation un peu plusconfortable.

Le premier moment crucial, c’est la rencontre entre Yahvé et Israël. Que peut-on en dire?

Elle se situe vers 1250-1200 av. J.-C. Des sources égyptiennes mentionnent des groupes semi-nomades appelés Shasou, auxquels les textes collent le nom «Yahua» ou «Yahvé», qui pourrait désigner, à l’origine, une montagne divinisée. Ce sont les premières traces d’un groupe humain vénérant un dieu qui porte ce nom. C’est donc à ce moment-là qu’on peut commencer l’enquête. Les textes bibliques gardent par ailleurs le souvenir – une trace de mémoire – du fait que Yahvé n’a pas toujours été le dieu d’Israël. Ils disent aussi que Yahvé vient du Sud, d’un lieu appelé «Témân» ou «Séïr», qui est précisément l’endroit où l’on localise les Shasou. Ceux-ci ont une relation conflictuelle avec les Egyptiens, qui les laissent entrer dans le royaume pour en faire des corvéables. C’est peut-être ce conflit qui se reflète dans la tradition de l’Exode, où l’on dit que Yahvé a combattu l’Egypte et qu’il en a fait sortir son peuple. Ce qu’on peut imaginer, c’est que ces Shasou ont eu une sorte de succès contre une petite armée du pharaon, qu’ils se sont réfugiés ensuite dans les montagnes, où l’on pouvait plus facilement échapper aux Egyptiens, et qu’ils ont rencontré un autre groupe, du nom d’Israël, auquel ils ont fait connaître leur dieu, Yahvé.

Pour Israël, Yahvé serait donc un dieu d’emprunt…

Comme celui des Shasou, le nom d’Israël comporte un élément divin, mais ce n’est justement pas Yahvé, c’est El: un nom qui désigne d’abord le chef du panthéon cananéen, et qui devient ensuite simplement une appellation pour Dieu. Le nom «Israël» est mentionné pour la première fois sur une stèle égyptienne datant d’environ 1220-1205 av. J.-C., où il désigne un groupe en Palestine que le pharaon a combattu. On comprend que pour ce groupe, le Yahvé des Shasou est un dieu intéressant, puisqu’il a fait battre en retraite le pharaon… De cet Israël-là naîtra, à la fin du deuxième millénaire av. J.-C., un premier petit Etat. Il est possible que le premier roi (Saül, selon la Bible) ait pris ce Yahvé comme son dieu tutélaire, et que son successeur (David) l’ait ensuite repris pour le faire entrer à Jérusalem.

Quelles sont les caractéristiques du Yahvé originel? C’est un dieu guerrier, qui correspond au Seth des Egyptiens et au Baal du nord du Levant, un dieu qui protège les siens par la guerre. Il est également représenté comme un personnage qui dompte des animaux sauvages, souvent des autruches. Si Yahvé est dompteur d’autruches, cela signifie qu’il contrôle la nature, ce qui est important pour un peuple nomade. On constate par ailleurs que Yahvé se trouve souvent en concurrence avec un autre dieu, appelé Baal. Lorsque les rois d’Israël décident de vénérer un autre Baal, celui de la Phénicie (l’actuel Liban), il y a des mécontentements, des résistances: ce qui indique probablement que Yahvé était, lui aussi, une sorte de Baal, c’est-à-dire un dieu de la fertilité et de l’orage.

Adopté par Israël, Yahvé garde une série de traits étonnants par rapport à l’image qu’on s’en fait habituellement. Par exemple, il a une compagne…

Du point de vue de l’histoire des religions, c’est plutôt étonnant de voir un dieu célibataire: les panthéons sont toujours construits à l’image des sociétés humaines, c’est donc normal qu’un dieu protecteur ait une parèdre… Les inscriptions retrouvées à Kuntillet Ajrud, dans le désert du Sinaï, qui a été fouillé lorsqu’il était occupé par Israël, parlent de «Yahvé et son Ashéra». Les textes bibliques ont été rédigés à un moment où il était devenu impossible d’associer Yahvé à une déesse: les rédacteurs attribuent donc l’instauration de cette figure féminine à des «mauvais rois». Tout en polémiquant, ils reconnaissent une réalité, à savoir qu’il y avait dans le temple de Jérusalem un symbole représentant une déesse associée à Yahvé.

Ashéra n’est-elle pas la femme d’El?

En devenant le dieu le plus important, aux alentours du IXe-VIIIe siècle av. J.-C., Yahvé vampirise des fonctions d’autres dieux. Il peut ainsi récupérer la compagne du dieu El… On sait par ailleurs qu’à Eléphantine, une île dans le Nil au sud de l’Egypte, les textes d’une communauté juive de l’époque perse montrent que Yahvé est vénéré dans une sorte de triade, avec une compagne appelée Anat, laquelle était connue dans la cité-Etat d’Ougarit comme la parèdre de Baal. Comme vous voyez, les noms peuvent bouger… A Eléphantine, le couple semble même avoir une sorte de fils, Ashim-Béthel. Tout cela est étonnant si on lit la Bible avec les lunettes habituelles. Il l’est moins si on se met dans le contexte du Proche-Orient ancien.

Yahvé fait partie d’un panthéon…

Il faut dire d’abord que plus une société est complexe, plus son panthéon l’est aussi. En Mésopotamie, vous avez des panthéons immenses. Dans les petits royaumes du Levant, tels qu’Israël et Juda, les panthéons sont plus modestes. Il y a, en tout cas, des textes bibliques qui indiquent qu’à un moment donné Yahvé est considéré comme un fils d’El: celui-ci était donc également vénéré en Israël. Vous avez par ailleurs des psaumes où on dit que Yahvé est assis au milieu des dieux, comme un roi dans une cour céleste. Dans le Livre de Job, on parle d’un Satan, qui n’est pas encore le diable, mais plutôt l’agent secret que Yahvé envoie regarder ce qui se passe sur terre. Et cætera… Plusieurs indications montrent clairement qu’à l’époque des deux royaumes liés à Yahvé, Israël et Juda, différents dieux ont été vénérés, associés d’une manière ou d’une autre à Yahvé.

On fait à Yahvé des sacrifices d’enfants…

La Bible l’atteste, on ne peut guère y échapper… Il a souvent été dit qu’en réalité, ces sacrifices sont offerts à Moloch. Mais le nom «Moloch», en hébreu Molek, vient d’une interprétation tendancieuse faite lorsqu’on a vocalisé les textes bibliques (c’est-à-dire ajouté des voyelles à la rédaction exclusivement consonantique de la Bible, ndlr.) , au IVe-Ve siècle de l’ère chrétienne. Le mot derrière «Moloch» est «Melek», c’est-à-dire «le roi»: or, il y a beaucoup de textes bibliques où Yahvé est appelé Melek. Ça, c’est le premier indice. Ensuite, il y a plusieurs textes où on polémique contre les sacrifices d’enfants. Il ne faut pas imaginer cela comme chez les Aztèques, avec des milliers de victimes qui y passent: il s’agit de circonstances extrêmes, où l’on offre à la divinité ce qu’on a de plus cher pour la convaincre d’intervenir. Lors de la redéfinition de la religion traditionnelle, aux alentours du VI-Ve siècle av. J.-C., on se dit: «Avec toutes les guerres qu’on a perdues, on voit bien que les sacrifices humains ne servent à rien, il faut les arrêter…» Apparemment, certains n’étaient pas favorables à cet arrêt. Il a donc fallu sortir des arguments chocs. On dit: «Yahvé vous a donné cette mauvaise loi pour vous punir» (chapitre 20 du Livre d’Ezéchiel); ou encore: «Yahvé a ordonné à Abraham de sacrifier son fils, mais il a arrêté son geste, parce c’était juste pour le tester.»

Comment Yahvé devient-il ce dieu d’un genre inédit – le Dieu unique?

Après la destruction de Jérusalem par les Babyloniens, au VIe siècle av. J.-C., certains se disent: «On a été défaits, le temple est détruit, le roi est en exil, une partie du peuple est déportée, cela signifie que le bras de notre Yahvé n’est pas bien long, il faudrait plutôt aller voir les dieux des Babyloniens.» C’est alors que Yahvé change de fonction. On écrit une histoire, dans les livres qui vont du Deutéronome jusqu’aux Rois, dans laquelle on dit: «Ces catastrophes se sont produites parce que Yahvé a voulu nous punir de n’avoir jamais respecté ses lois; pour punir le peuple et surtout ses rois, Yahvé s’est servi des Babyloniens; Yahvé est donc plus fort que les dieux babyloniens…» C’est une relecture de l’histoire a contrario.

Comment ce Dieu unique devient-il universel?

Il y a alors une tendance sacerdotale qui consiste à dire: «Tous les peuples, sans le savoir, vénèrent Yahvé; pour les autres, il s’appelle Elohim ou El Shaddaï; nous, nous sommes les seuls à connaître son vrai nom». C’est un monothéisme inclusif. Une autre tendance, exclusiviste, plutôt liée au milieu laïc des fonctionnaires, rejette les autres dieux en disant: «Il y a un seul vrai dieu, Yahvé, qui est le nôtre, mais qui gouverne le destin du monde entier.» C’est dans ce milieu-là que s’élabore le concept d’«élection», selon lequel Israël a été choisi par Yahvé pour être son «trésor personnel»… Ce qui est assez fascinant, c’est que cette invention du monothéisme, qui sera également à l’origine du christianisme et de l’Islam, ne vient pas d’un grand empire, mais d’un peuple assez minuscule et misérable, vivant à un endroit qui, pour les Perses, était un peu le tiers-monde. Il est vrai qu’au VIe-Ve siècle av. J.-C., il y a quelque chose dans l’air: c’est l’époque où les philosophes grecs commencent à critiquer le fait qu’on croie à des dieux qui se comportent comme des humains; chez les Assyriens et Babyloniens, on commence aussi à chercher des lectures plus allégoriques… Il reste, malgré tout, une part de mystère.

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«Tout en polémiquant, les rédacteurs de la Bible reconnaissent qu’il y avait dans le temple de Jérusalem un symbole représentant une déesse associée à Yahvé»

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«Si Yahvé est dompteur d’autruches, cela signifie qu’il contrôle la nature, ce qui est important pour un peuple nomade»
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