Combien fuiront Fille, femme, autre et abandonneront même cet article dès qu’ils sauront que le livre est un voyage dans la tête de 12 femmes britanniques, de tous âges, presque toutes noires, fortes, à la vie sexuelle bien remplie, le tout raconté sans points ni majuscules? Vaudrait-il mieux écrire que Fille, femme, autre a gagné, à égalité avec Margaret Atwood, en 2019, le prestigieux Booker Prize, l’équivalent britannique du Goncourt? Et que la presse britannique a été unanime pour saluer «un livre audacieux, exubérant, triomphant, sexy, un grand livre» (The Times) ou «un livre débordant de vitalité, avec un flux hybride entre poésie et prose au ressenti très juste» (The Financial Times)? Le roman dans son édition de poche est aussi resté cinq semaines en tête des meilleures ventes en juin 2020, une première pour un auteur noir britannique.

Une plongée en apnée

Ovni en vue. C’est le 8e livre de Bernardine Evaristo, 60 ans, professeure d’écriture créative à l’Université Brunel de Londres, essayiste et romancière, mais le premier traduit en français – merci, le Booker Prize. Une plongée en apnée dans une partie de la société britannique d’aujourd’hui, la «diaspora africaine», une partie bouillonnante, rugissante, drôle, triste, follement proche. C’est toute la réussite du roman: il présente 12 portraits de femmes afro-britanniques dont le parcours et les ambitions sont profondément façonnés par les origines familiales ou la couleur de peau, mais dont les peurs, les réussites et les rêves parlent de l’humanité tout entière. Le roman choral est écrit à la troisième personne, rapportant directement la voix intérieure des personnages. Et que cette voix est puissante!

Une pièce de théâtre relie toutes les protagonistes, La Dernière Amazone du Dahomey, montée au National Theatre. Ce bastion du conservatisme théâtral a finalement été conquis par Amma, dramaturge quinquagénaire, ex-libertaire, lesbienne, qui dans sa jeunesse faisait parler d’elle en multipliant les happenings contre le théâtre mâle blanc et l’establishment, mais en passe de devenir enfin une auteure reconnue et acclamée. Le roman commence au soir de la première, lorsque Amma revoit ses combats, ses échecs, ses amours. Son théâtre est un monde…

On croise ensuite Dominique, l’ex d’Amma, partie aux Etats-Unis suivre une gourou toxique dans une communauté de femmes. Puis sa flamboyante fille, Yazz, surdouée de la communication, et héraut de la fluidité des genres. Son ancienne camarade de classe Shirley, professeure narcissique dont la vocation de pousser les élèves méritantes s’est heurtée de plein fouet au thatchérisme, qui a ruiné l’école publique. Carol, l’ancienne élève brillante de Shirley, qui abandonne tout son héritage nigérian pour devenir banquière à la City en adoptant les codes de ses collègues blancs issus de la meilleure société anglaise. Megan, qui devient Morgan, influenceur-euse non binaire qui se rapproche de son identité en gagnant Londres, creuset de tous ces bouillonnements (mention spéciale ici à la traductrice en français Françoise Adelstain, qui doit parfois jongler entre «iels» et autres outils linguistiques non genrés pour rendre justice à l’anglais inclusif d’Evaristo…).

Libres et fortes

L’autrice met ainsi en scène 12 héroïnes aux connexions plus ou moins lâches, dont le vrai point commun est une extraordinaire faim de vie et de réussite, qui passe aussi par la curiosité sans a priori de leur corps. Douze femmes de tous les milieux sociaux, de tous les âges, aux origines africaines, antillaises, certaines nées là-bas, d’autres à Newcastle ou Londres. Et qui toutes sont confrontées à divers degrés au poids des traditions, aux attentes de la famille, à la douleur de perdre un parent, à un environnement social plombant voire violent, à des clichés racistes, à la pauvreté, au patriarcat, à l’homophobie, au plafond de verre, au bonheur qui s’enfuit. Tout est complexe, rien n’est manichéen. Les portraits d’Evaristo font mouche, et passé les premières pages, durant lesquelles l’absence de points ou de majuscules peut gêner, dans le flux de la lecture, on ne peut plus décrocher de sa galerie d’héroïnes.

Cette absence de points ou de majuscules n’est pas coquetterie, comme ces paragraphes à peine entamés qui filent déjà à la ligne. La prose d’Evaristo se promène parfois aux lisières du théâtre voire du chant poétique, avec des répétitions, des refrains: les circonvolutions de la pensée et du souvenir en action, la réflexion qui se cogne au réel. Jamais rien qui entrave la lecture.

Un roman politique

Avec ce style bien particulier, sa trame inclusive, ses pieds de nez aux codes sociaux conservateurs comme bobos et ses bras d’honneur aux conventions sexuelles, cette chronique familiale est aussi un roman très politique, qui change les regards. Cosmopolite, post-colonial, féministe et très empathique pour la communauté LGBTQ+, il coche toutes les cases de la littérature qui fait sangloter les hommes blancs. Ce serait cependant passer à côté de sa profonde humanité que de voir en lui seulement le fruit autorisé des mouvements #MeToo ou #BlackLivesMatter, une construction maligne qui répond aux canons d’une certaine intelligentsia mondialisée.

Le désarroi de parents devant leurs enfants qui rejettent leur éducation, la solitude des mères adolescentes, la difficulté à changer de milieu, la difficulté d’aimer sans étouffer et le désir en embuscade à tout âge résonnent puissamment dans le roman, comme un profond sentiment de liberté assez jouissif. Les douze héroïnes guerrières d’Evaristo nous accompagneront longtemps.


L’appel à une scène littéraire plus inclusive

Première écrivaine noire à emporter le Booker Prize (et premier écrivain noir aussi…), Evaristo n’a pas l’intention d’en rester là. Fin septembre, la romancière a présenté un véritable manifeste appelant à la création d’une scène littéraire ouverte et inclusive, loin «des patriarches de longue date, et de leurs complices», et qui «donne la parole à tous ceux qui sont absents et silencieux dans les romans». Son appel a été publié dans le New Statesman une semaine après une enquête qui a beaucoup fait parler d’elle dans les milieux éducatifs: il en ressortait que, dans un pays aussi multiculturel et métissé que le Royaume-Uni, aucun roman écrit par un auteur noir ne figure dans le principal corpus de littérature anglaise que les lycéens britanniques doivent lire pour obtenir le GCSE, le certificat de fin d’études secondaires; Meera Syal (d'origine indienne) et Kazuo Ishiguro (d'origine japonaise) sont les seuls romanciers non blancs représentant les auteurs «BAME» (Black, Asian & other Minority Ethnic).

Sur le même thème: «On n’a pas donné la parole aux femmes africaines, elles l’ont prise»

Genre | Roman

Auteur | Bernardine Evaristo

Titre | Fille, femme, autre

Traduction | Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Françoise Adelstain

Editeur | Editions Globe

Nombre de pages | 480


Mais encore:

«Fille, femme, autre» a été vendu à près d’un million d’exemplaires en langue anglaise, les droits ont été vendus dans 35 pays et il figure en 4e place dans la liste des livres que Barack Obama a préférés l’année dernière.