Genre: Roman
Qui ? Ursula Priess
Titre: A travers tous les miroirs,un état des lieux
Trad. de Laure Abplanalp Luscher
Chez qui ? Zoé, 160 p.

Presque vingt ans après la mort du père, une femme revient sur leur difficile relation. Elle-même vient de vivre un échec amoureux, une histoire à peine esquissée, court-circuitée par l’ombre de ce géniteur trop célèbre, présent dès la première phrase: «Alors comme ça Frisch, c’est votre père!?»

Oui, Ursula Priess est la fille du grand écrivain, et cette filiation semble avoir pesé lourd dans sa vie, et jusqu’à cette rencontre à Venise avec un homme, à l’aube de ce qui pourrait devenir une histoire d’amour. «Un état des lieux»: le sous-titre même évoque une tonalité frischienne, cet alliage de distance ironique et de volonté de sobriété. A travers tous les miroirs est donc la tentative de comprendre ce père trop célèbre, trop absent et trop présent.

Max Frisch (1911-1991) aurait eu cent ans cette année. Pour beaucoup de Suisses de la génération de sa fille (née en 1943), il a été une figure paternelle, celui qui, avec Dürrenmatt, les a fait réfléchir sur leur rapport au pays et à eux-mêmes, une «conscience» politique et sociale. Lit-on encore Frisch aujourd’hui? On devrait: le J ournal, avec ses questionnaires drôles et perturbants, L’homme apparaît au quaternaire, magnifique livre sur la vieillesse, et Montauk, ce chef-d’œuvre d’autobiographie (d’autofiction avant la lettre?), au moins, ont gardé toute leur force.

La parution de Montauk (1975), justement, a suscité une longue rupture entre le père et la fille, choquée de voir exposée l’histoire conjugale de ses parents. «Max ne comprenait pas à quel point c’était une véritable croix pour moi d’être sa vie et de porter son nom», écrit Ursula Priess. Elle se sent la cible de critiques adressées à son père, et toute sa vie aura été une tentative de fuite. Vers le nord de l’Europe où elle développe une pédagogie curative, à Istanbul où elle fait des recherches. Et voilà qu’au soir de sa vie, il vient encore perturber sa vie affective.

Par un hasard un peu lourd, l’homme qui l’attire et la séduit a été l’amant d’Ingeborg Bachmann, l’homme de l’ombre qui a excité la jalousie de Frisch, à la fin de leur liaison. Ursula Priess a eu à connaître les femmes de son père, qui a quitté le foyer quand elle avait une dizaine d’années. Elle les a aimées, dit-elle – «à vrai dire il n’y en a qu’une que je n’aimais pas» –, mais elle a mal supporté le dévoilement de l’intimité dans Montauk.

Ce livre de réconciliation et de deuil est construit par fragments de mémoire, dans le désordre chronologique. La narratrice passe du «elle», qu’elle adopte pour sa brève rencontre vénitienne, au «je» de ses souvenirs et de ses rêves que son père hante fortement. Ce sont souvent des rencontres ratées qui émergent, des moments où elle s’est sentie accusée, incomprise ou ignorée par ce père, lui-même obsédé par son œuvre et par sa vie personnelle.

Il y a aussi des moments de paix, voire de bonheur, dans la maison de Berzona, au Tessin. Quand Frisch devient un dramaturge à succès, avec Biedermann et les incendiaires, à la fin des années 1950, l’adolescente se sent accueillie, petite «Frischette» au milieu des acteurs. La bande sonore de son enfance: le cliquetis de la machine à écrire qui sort par la fenêtre et se superpose aux jeux des enfants dans le jardin: «Ce claquement signifiait: il est là. Et en même temps cela voulait aussi dire qu’il est loin, très loin, inaccessible.» Ursula Priess évoque aussi Ingeborg Bachmann, la grande poétesse, hantée par la mort, tragiquement décédée. Pour elle, l’amie de son père est une sorte de prêtresse qui met en scène sa vie avec emphase.

Les moments les plus forts de ce livre très personnel, dont l’écriture mimétise parfois celle du père de manière frappante, sont ceux qui parlent de la marche à la mort de Frisch, lucides, calmes. Ce sont ces moments-là qui ouvrent la voie à une réconciliation, et qui portent un bel éclairage sur cet homme qui paraît, par ailleurs, soucieux de sa légende posthume et des archives. Pour lui, la mort était «l’atomisation, la dissolution en molécules individuelles, la restitution au cycle de la nature […]».

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Max Frisch

A propos de la naissance de sa fille

cité dans le film «Max Frisch, citoyen»

«La simple annonce qu’un enfant avait été engendré m’a réjoui: par amour pour ma femme…»