Des filles qui brillent comme des diamants

Drame «Bande de filles» de Céline Sciamma donneun visage aux fillesde l’immigration africaine

Un film original sur la quêteet l’affirmation de soi

Un film n’est pas encore bon quand il montre ce ou ceux qu’on ne voit pas. Mais quand il le fait d’une telle manière qu’il transfigure le banal et vous force à reconsidérer vos préjugés, alors là oui, chapeau bas. Bande de filles est de ceux-là. La banlieue, ses maux endémiques et sa jeunesse privée d’horizons, on pouvait avoir l’impression d’avoir déjà donné. Et puis voilà qu’une cinéaste porte un regard différent sur cette réalité peu folichonne, en se concentrant sur une jeune Noire et la bande qu’elle intègre pour mieux s’en sortir, et on se surprend à trouver ça de nouveau passionnant, comme auparavant devant La Haine (Mathieu Kassovitz), L’Esquive (Abdellatif Kechiche) ou le méconnu Regarde-moi (Audrey Estrougo).

Ce n’est pas pour rien que le troisième long-métrage de Céline Sciamma a connu un petit triomphe en ouverture de la Quinzaine des réalisateurs cannoise. Originaire de Cergy-Pontoise, en banlieue parisienne, Céline Sciamma est en effet née comme cinéaste à Cannes avec les remarquables Naissance des pieuvres et Tomboy. Mais s’il les prolonge dans son intérêt pour la quête d’identité adolescente, Bande de fille les surpasse en faisant preuve d’une formidable assurance stylistique.

L’entrée en matière est déjà frappante. Sur fond d’électro-pop, la fin d’un match de football américain révèle bientôt des corps féminins sous les costumes hypermasculins. Au vestiaire, le strict réalisme! Ceci est un film qui osera la stylisation et l’allégorie. Puis, le bruyant groupe de filles qui rentre du stade fond petit à petit comme neige au soleil dans la nuit noire. Pour finir, la caméra reste avec Marieme, 16 ans, qui rentre chez elle dans une barre anonyme de Seine-Saint-Denis, où l’attendent ses deux sœurs cadettes. Tout est alors déjà dit: la force du groupe pour pallier la fragilité individuelle, la solidarité féminine dans un monde masculin, la famille décomposée.

Pas gâtée avec un père absent et une mère contrainte de travailler la nuit pour un salaire de misère, sans oublier le grand frère macho qui veille sur «l’honneur» des filles, Marieme se voit encore signifier par une conseillère d’éducation qu’elle ne peut plus redoubler et doit quitter son école. Croisant à la sortie trois filles du genre rebelles qui n’ont peur de rien, elle se joint à elles pour une «virée à Paname»…

Et c’est parti pour un film de bande qui masquera à peine son récit d’apprentissage sous-jacent. Car derrière les frasques immatures du quatuor (chapardages aux Halles, injures dans le métro, racket de collégiennes, soirée arrosée dans une chambre d’hôtel, minigolf pour rigoler, duels avec une bande rivale, etc.), jamais on ne perd de vue qu’il s’agit avant tout de Marieme. Rebaptisée un peu prématurément Vic – pour «victoire» – par les filles, parviendra-t-elle à éviter tous les pièges tendus et à prendre sa vie en main?

Pour mieux signifier l’idée d’un apprentissage, la cinéaste a découpé son film en quatre parties ponctuées par un écran noir (mais sans intertitres). A chaque retour de l’image, Marieme a évolué dans son look et son identité. D’abord brave fille à tresses tirées en chignon, elle se transforme en «affranchie» à grande chevelure défrisée puis en dealeuse à perruque platine et pour finir en garçonne. La seule manière de survivre dans le quartier si l’on ne veut pas finir exploitée ou mariée puis quittée avec des mômes sur les bras?

Sur son parcours vers l’affirmation de soi, il y a d’abord Ismaël, un garçon amoureux qui n’ose pas la toucher parce qu’il est un ami de son frère Djibril. Puis il y a Lady, la leader de la petite bande, dont l’humiliation lors d’un combat fera gagner Marieme/Vic en assurance. Enfin il y a Abou, un dealer sans scrupule qui l’attire dans une dérive plus dangereuse. Mais c’est à peine si on devine la question raciale, tout juste rappelée par quelques rares Blancs croisés de-ci de-là (la conseillère, la vendeuse de fringues, les clients des beaux quartiers).

Bien sûr, tout le monde retiendra le formidable karaoké bleuté des filles sur le tube «Diamonds» de Rihanna. Le film regorge pourtant d’autres scènes mémorables. Qu’elle décide de perdre sa virginité, qu’elle offre sa revanche à Lady, gagnant au passage l’estime de son caïd de frère, qu’elle refuse le destin maternel ou qu’elle fuie son potentiel souteneur, chaque moment clé a inspiré la cinéaste, dont on admire tout du long le sens de la lumière (travaillé avec sa fidèle collaboratrice Crystel Fournier) et le rythme posé aux superbes travellings.

Malgré sa carrure et son talent, la débutante Karidja Touré peine à faire croire au durcissement de son personnage? C’est heureusement un problème mineur vite dépassé, sa fragilité toujours perceptible n’étant pas moins précieuse. Quant au non-dit du parcours amoureux (un possible avenir homosexuel, dans la lignée des autres films de l’auteure?), on peut très bien se contenter de la suggestion. Car ce qui compte ici, c’est que Marieme trouve sa voie, sa victoire à elle. Que, passée l’étape de la bande, pas moins normative que la famille, elle devienne quelqu’un – femme, black, lesbienne ou mal partie, peu importe – dont on partage le droit et la détermination à exister comme un être humain à part entière.

VVV Bande de filles , de Céline Sciamma (France, 2014), avec Karidja Touré, Assa Sylla, Lindsay Karamoh, Mariétou Touré, Idrissa Diabaté, Cyril Mendy. 1h52.

C’est à peine si on devine la question raciale, tout juste rappelée par quelques rares Blancs