Reportage

Filles de roi. Un cadeau ou un poids

Les comédiennes Pascale Vachoux et Marie Probst ont toutes deux grandi auprès d’un père extraordinaire. Avec son mordant habituel, Claude-Inga Barbey leur a écrit une pièce où affleurent l’amour, la rage, l’humour et l’espoir. Retour d’une répétition au Crève-Cœur, à Genève

Comment grandit-on lorsque son père est une figure phare de la scène théâtrale? Dans sa lumière et ou dans son ombre? Avec des ailes dans le dos ou avec, sur les épaules, le devoir de réussir comme fardeau? Pascale Vachoux et Marie Probst partagent ce même destin. La première est la fille de Richard Vachoux, amoureux des poètes – Claudel, Baudelaire, Ionesco –, qu’il a portés haut en tant que directeur du Poche, de La Comédie, puis de l’Orangerie. Il y a trois ans, le dandy à la mèche blanche et au regard gourmand a tiré sa révérence. La seconde, Marie, est la fille de Jacques Probst, une tout autre histoire. Comédien d’envergure, lui aussi, mais dans un registre plus brut, plus sauvage, façon fourrés, barriques et embruns. Et doué pour l’écriture, celle des vagues intérieures et des vastes lointains. Pascale et Marie, deux «filles de», deux comédiennes racées, deux amies.

Pour «Filles de roi» à voir dès mardi, Pascale Vachoux et Marie Probst ont demandé à Claude-Inga Barbey de les raconter via l’écriture et la mise en scène. Le résultat s’annonce passionnant, à la fois drôle et déchirant. Un symbole encore? Le lieu des opérations. Le Crève-Coeur, petite salle située sur les hauts de Genève, à Cologny est aussi dirigé par une «fille de». Aline Gampert, fille d’Anne Vaucher, comédienne flamboyante, et de Bénédict Gampert, funambule de l’absurde, décédé depuis bientôt dix ans. Pour la petite histoire, Richard Vachoux a souhaité être enterré à côté de son ami, Bénédict. Dans ce coin de cimetière colognote, le verbe doit joliment fuser…

Deux sœurs, deux caractères

Claude-Inga Barbey, sa gravité, son cynisme. Mais son intensité aussi. Et son humour. «Filles de roi» contient tout cela. Inspiré par Le Roi Lear, de Shakespeare, la pièce joue les retrouvailles de deux sœurs au chevet de leur père mourant. Elles n’ont pas la même mère, encore moins le même caractère. Pietra, ancienne danseuse, est aérienne, fragile, férue de méditation de pleine conscience et pourtant un rien inconséquente. Oublieuse, en tout cas… Manon, conteuse et bibliothécaire, est, au contraire, ancrée, solide, portée sur les causes humanitaires et… amère. «Elle aurait, elle aussi, voulu exprimer sa part artistique, mais sa vie s’est résumée à soutenir les autres. A commencer par sa mère très vite remplacée par la mère de Pietra dans le coeur du grand homme», explique Marie Probst, à la pause pique-nique.

Sur la scène, le contraste est encore plus marqué. Tandis que Pascale Vachoux, pointe au pied, danse un air de La Bayadère, le regard perdu dans les ors et les nuées, Marie Probst, en coulisse, se prépare un repas vite fait et trie des affaires. Lorsqu’elle revient sur le plateau, elle énonce un plan de réaffectation de la maison laissée par leur père et, mangeant à même la poêle, grommelle en sourdine son ancienne envie de devenir bergère. Elle est terre et fer quand sa sœur est stress et strass.

Claude-Inga, une panthère sur le plateau

La direction de Claude-Inga Barbey? Sidérante d’énergie et de précision. Sans doute parce qu’elle l’a écrit, la drôle de dame respire le texte dans ses moindres inflexions et sent exactement quand les personnages doivent marquer un temps, regarder le public, lier le geste à la parole, se déplacer, changer de ton. Elle est debout, prête à bondir en scène et, lorsqu’elle le fait, sa démonstration est confondante de pertinence. D’ailleurs, les deux comédiennes, très attentives, saisissent chaque balle au bond.

Ce moment, par exemple, où sidérée par une nouvelle donne familiale, Pietra passe de la colère à l’exaltation. «Prends les chaussons de danse par les rubans, comme si tu tenais Cordélia par les cheveux», suggère Claude-Inga. «On doit sentir ta rage.» Avant, Pietra a déjà enchaîné le scepticisme face à un tableau de Van Gogh à une forme d’hystérie lorsqu’elle évoque la fille de Manon-Marie. «L’hystérie, tu veux la jouer sombre ou joyeuse?», demande Claude-Inga Barbey. Les deux options sont éprouvées, l’hystérie sera enjouée. Mais au comble de la démence. Depuis la salle, on sent un tel désarroi chez cette femme restée petite fille qu’on a envie de pleurer…

«Une équipe formidable!»

C’est que le décor sensible de Pietro Musillo renforce la mélancolie. Dans cet ancien pressoir, petit nid théâtral, le scénographe a réuni les éléments clé de l’enfance. Les Livres de Martine, les disques de Pierre et le Loup et de Chopin, une dînette, un mini-landau et des tapis en masse pour raconter la maison de famille débordant de souvenirs. Au son, Simon Aeschimann évoque avec finesse les quatre saisons que traversent les sœurs endeuillées. A la scène finale, il amène même une touche de terreur qui rappelle que Frankenstein a été écrit à proximité du Crève-Coeur. Quant aux lumières de Claire Firmann, elles sont belles et pâles comme un soleil d’hiver, discrètes et soutenantes.

«C’est une équipe formidable, se réjouit Claude-Inga Barbey. Tout le monde cherche, personne ne fait de l’antijeu. C’est très important! Dans une distribution, il peut y avoir un seul trouble-fête et le projet est par terre», gronde l’auteur et metteur en scène dont on connaît le fort caractère.

Son opinion sur ses interprètes, auxquelles elle a pensé lorsqu’elle a écrit le texte? «Pascale Vachoux est la bonté personnifiée. J’ai travaillé avec elle sur Au bout du rouleau, de Manon Pulver et je n’ai jamais vu une personne aussi pure, aussi incapable de méchanceté! Ça la rend légère, disponible, étrangère aux doutes. D’ailleurs, quand je montre une manière de dire le texte, elle chope immédiatement le trait.» Et Marie Probst, fille de Jacques la tempête? «Marie est plus secrète, plus brute, plus inquiète et contrôlée aussi. Je ne la connaissais pas d’avant, j’ai dû l’apprivoiser. J’aime son intensité souterraine. Avec elle, je passe plutôt par l’explication que par la démonstration, ça lui convient mieux.»

«Un merci aux mères aussi!»

Et au final, que raconte le texte? «Le fait qu’on est ce qu’on est grâce aux choses qu’on a traversées. Le parcours des gens me fascine», répond Pascale Vachoux qui tient à rendre hommage à ces pères colosses. Marie Probst est plus nuancée. «Je dirais que l’héritage paternel est plus lourd que riche ou en tout cas aussi lourd que riche… D’ailleurs, c’est aussi un merci qu’on adresse à nos mères, vaillantes dans la tempête. Mais ce spectacle reste un chant d’amour, un hymne à cette passion paternelle. Tous les pères de la terre n’ont pas été de telles incitations à la création!»


«Filles de roi», du 17 janvier au 12 février, Théâtre du Crève-Coeur, Cologny, Genève, 022 786 86 00 www.theatreducrevecoeur.ch

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