Culture

Film sur la parole, «Les Invasions barbares» croque une génération qui ne veut plus se taire

Difficile, venant de la si lointaine Province, d'entrer à ce point en

Difficile, venant de la si lointaine Province, d'entrer à ce point en résonance avec l'actualité suisse: Les Invasions barbares du Québécois Denys Arcand évoque l'euthanasie et le cannabis. Il se place également, sur la scène internationale, dans l'après-Monica Lewinski et l'après 11-septembre, au milieu des mondes de Ben Laden et des réseaux Internet. Du moins en parle-t-il. Depuis le succès du Déclin de l'empire américain en 1986, on sait Arcand moins apte à montrer qu'à dire ou plutôt faire dire.

Il est l'un des seuls cinéastes qui écrit ses dialogues avant de chercher à construire un scénario. Tout le monde fait l'inverse? Qu'importe: cet auteur possède suffisamment de verve et de verbe pour construire deux heures de film sur le seul usage de la langue. La sienne est ornée et brillante, avec, pour exotisme, le charme de l'accent québécois. Et ça plaît: en plus d'un Prix d'interprétation féminine (lire ci-contre), le jury de Cannes lui a primé son scénario.

Le scénario? Dix-sept ans après, Denys Arcand réunit les personnages du Déclin de l'empire américain, ces quatre hommes et quatre femmes qui jouent avec la conversation, surtout quand il s'agit de sexe. Qu'en reste-t-il en 2003? Des larmes: la mort annoncée de Rémy, le bon vivant du premier film, sert aux retrouvailles. Et, tout autour de cette Cène, l'optimisme forcé, crispant, d'une génération de quinquas universitaires qui s'encanaillent comme les aristocrates du XVIIIe donnaient des fêtes galantes en attendant d'être emportés par la Révolution.

Aimablement pathétique, Les Invasions barbares est donc profondément ancré dans une génération et une classe sociale précises: celle, aujourd'hui dirigeante, née dans les années 50. Il pourra, par conséquent, agacer tous les autres spectateurs. En particulier, ceux, jeunes comme les enfants des personnages, qu'Arcand réduit à une junkie altruiste et un capitaliste scotché à son portable. Eux ne s'éveilleront au monde que lorsque, peu avant le générique de fin, ils auront écouté la leçon de leurs anciens, rejoint la collégialité hédoniste, partagé un pétard et prétendu se moquer de tout.

Ce nouveau film met en relief ce que masquait la virtuosité du Déclin de l'empire américain: le moralisme de Denys Arcand. Pas de quoi être dérangé, parce que les dialogues sont vivement menés et mécaniquement filmés (plan serré sur celui qui parle, puis plan large sur ceux qui rient ou pleurent). Mais c'est un fait: Arcand a beau enregistrer des adieux à la jeunesse, il refuse sa chance à celle qui existe aujourd'hui.

Arcand prétend s'exprimer à travers tous les personnages. Du moins les huit centraux dont il est, de peu, le grand frère (lui est sexa). Soit, mais ces petits bonheurs de façade, ces vulgarités banales qui s'échangent comme une balle de ping-pong entre d'ex-chauds lapins prennent beaucoup de place. A la longue, l'enthousiasme de la loquacité n'a plus le même sens que dans Le Déclin et ses répliques triomphales: film sur la parole, Les Invasions barbares montre une caste qui en use à vide, ressasse d'éternels concepts et idéaux, plutôt que de la céder. Est-ce une critique consciente qu'Arcand s'adresse, ainsi qu'à sa génération? Ou est-ce involontaire? Il y a de quoi pencher pour la première hypothèse, mais le doute apporte un peu de piment.

Les Invasions barbares, de Denys Arcand (Canada, France 2003), avec Rémy Girard, Stéphane Rousseau.

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