Y a-t-il encore une place à prendre sur le marché romand de la presse cinématographique? Entre l'information généraliste et factuelle qu'offrent les deux mensuels locaux gratuits (Live et Avant-première) et l'approche plus spécialisée des nombreuses revues francophones (Les Cahiers du cinéma, Première, Studio, Positif etc.), le cinéphile romand peut-il encore absorber un nouveau titre? «Si nous n'en étions pas convaincus, nous n'aurions jamais tenté l'aventure» dit Françoise Deriaz, rédactrice en chef de Film, nouvelle revue suisse de cinéma qui sortira dès demain dans 220 points de vente.

Locarno et la Fête

des Vignerons

Fixé au prix de 8 francs – moins que la presse spécialisée, sauf Première – ce magazine à dominante vert pomme et bleu canard, conçu par le graphiste anglais Esterson Lackersteen (Sight and Sound, The Guardian), entend parler de l'actualité de tous les écrans romands, Cinémathèque, ciné-clubs, salles spécialisées et festivals compris. Partant du principe qu'il existe une offre spécifiquement suisse, la revue, tirée à 10 000 exemplaires, consacre d'ailleurs une grande partie de son premier numéro à deux événements nationaux: le festival de Locarno et la Fête des Vignerons.

Toujours dans ce premier numéro, hormis les critiques des films à l'affiche, on relèvera l'éloge de Daniel Schmid – qui fera la couverture du numéro 2 – par Christophe Gallaz, lequel rend aussi un hommage très personnel à feu Georges-Alain Vuille; un dossier sur les «Cormaniens» par Norbert Creutz et un portrait de Jacqueline Fendt, signé Christian Georges. «Notre ambition est de mettre en avant le cinéma suisse, évidemment, mais plus généralement de défendre le cinéma de qualité, sans aucun préjugé de nationalité», poursuit Françoise Deriaz qui situe Film dans un créneau qui n'est ni celui de la presse trop spécialisée, ni celui de la vulgarisation à outrance. «Notre mot d'ordre: s'adresser à des gens qui ne sont pas déjà censés savoir. Notre article sur Cassavetes, par exemple, va dans ce sens».

Ne pas avoir peur de répéter les choses de base, et ne pas oublier qu'il existe de nouvelles générations qui ne connaissent pas forcément les grands noms qui ont jalonné l'histoire du cinéma, témoignent d'un effort pédagogique bienvenu. Effort que l'on retrouve dans la plupart des articles, bien argumentés, bien informés et bien écrits. «Notre ambition est de réhabiliter les plumes. Il y a beaucoup de journalistes de cinéma, mais peu de critiques qui offrent au lecteur matière à identification».

La gestation de Film a été longue et difficile. Plus de deux ans ont été nécessaires pour monter ce projet. «L'idée de départ était d'élargir au public Ciné-Bulletin, mensuel bilingue réservé à environ 2000 professionnels. Pour cela, il fallait d'abord mieux utiliser les moyens à disposition, notamment les 100 000 francs annuels offerts par la Confédération. Convaincre les 24 associations professionnelles liées à Ciné-Bulletin du bien-fondé d'une revue élargie a également pris du temps. La confiance a été acquise en juin 98, au moment de la présentation de la maquette. Restaient à trouver d'autres structures de financement. Nous avons pensé à un éditeur, mais lequel aurait pris un tel risque sans faire valoir son final cut?

En octobre 98, la solution a été trouvée par le biais du magazine Zoom que ses financiers, les Eglises, voulaient abandonner. Les Eglises ont finalement décidé de perpétuer Zoom à travers Film, et se sont engagées jusqu'à la fin de l'an 2000. Notre objectif est de nous autofinancer d'ici 2002», dit Françoise Deriaz qui, par ailleurs, continue à diriger Ciné-Bulletin dans une formule allégée

Si la nouvelle revue – dont une version alémanique sort le même jour – veut respecter son objectif, elle doit aussi conquérir le marché publicitaire cinématographique, déjà très sollicité. «Le fait d'être combiné à Ciné-Bulletin est intéressant pour les annonceurs qui placent leurs messages dans deux produits au lieu d'un!». Concernant les pubs non liées au cinéma, Françoise Deriaz attend de voir: «Il faut avoir le produit en main pour prospecter. Et comme nous n'avons pas eu le temps de faire de numéro zéro…»