Faut-il voir des films latino-américains même si l'on n'a pas soi-même des liens avec cette partie du globe? Question idiote, mais peut-être plus pertinente qu'il n'y paraît. Tant qu'il ne s'agissait que d'y chercher un peu de nostalgie du pays, de retrouver les collègues militants ou de préparer ses prochaines vacances, l'amateur de cinéma n'y trouvait pas forcément son compte. Longtemps assoupi sur ses clichés, de droite comme de gauche, c'est tout un continent qui avait plongé dans une quasi-invisibilité, durant les années 1980-90. Et puis quelque chose a bougé. Allez savoir quoi d'abord, mais le cinéma, comme toujours, a aussitôt fait partie du mouvement. Et Filmar en América latina a été là pour relayer le phénomène, se joignant à un concert de manifestations sœurs qui se déroulent de par l'Europe (Toulouse, Biarritz, Bruxelles, Berlin, Turin, etc.). Oui, le cinéma latino-américain existe et est redevenu passionnant, à l'image de la crise que traversent la plupart des pays concernés.

Cette année, le succès public de Carnets des Voyage de Walter Salles et, il y a quelques jours, le passage de l'Uruguay dans le camp d'une gauche modérée rappellent à l'envi les liens historiques entre cinéma et politique. Le vieux lion argentin Fernando Solanas a resurgi avec son documentaire coup de poing, Mémoire d'un saccage, et tout est devenu clair: touché de plein fouet par les dérives de la mondialisation en cours, le continent peut faire figure de gigantesque laboratoire, avec toutes les craintes et tout l'espoir que suscite cette position à l'avant-garde. Le cauchemar de la dictature s'éloigne, les films terrifient ou emballent à nouveau, la tiédeur n'est plus de mise.

Bien sûr, tout n'est pas à la hauteur de ce tableau, à commencer par Le Fils d'Elias (El abrazo partido) de l'Argentin Daniel Burman, film présenté demain soir en ouverture à L'Alhambra de Genève. Prix spécial du jury à Berlin en février, cette chronique familiale dans une galerie marchande de Buenos Aires s'égare dans l'agitation vaine et le bavardage. Mais le choix n'est pas si mauvais, vu la position de force de l'Argentine dans le programme (24 films) et la venue de Daniel Hendler, jeune comédien uruguayen lui aussi distingué à Berlin par un Ours d'argent de meilleur acteur. Présent dans quatre films, il incarne à lui seul ce renouveau paradoxal, sur les ruines léguées par la corruption des années Menem. On le retrouvera (à l'écran seulement) en clôture dans Whisky de Pablo Stoll et Juan Pablo Rebella, film à la fois plus sombre et plus prometteur tourné de l'autre côté du Rio de la Plata.

Si le cinéphile pointu se devra de prospecter en priorité dans ce filon argentin (dont Ana y los otros de Celina Murgia, Prix spécial du jury à Venise 2003), l'ensemble du programme couvre 12 pays jusqu'en Haïti, à l'autre bout du continent. Le plus important cinéaste latino-américain de ces dernières décennies, le Mexicain Arturo Ripstein, y figure avec deux inédits Divine – l'Evangile des merveilles (1998) et La Vierge de la luxure (2002, à Ferney-Voltaire seulement). Mais pour le reste, il ne s'agit pas tant de miser sur les auteurs reconnus que sur la découverte.

Dans cet ordre d'idée, quelques longs métrages documentaires paraissent particulièrement intéressants, tels les argentins Trelew (Mariana Arruti, sur une fameuse évasion) et Grissinopoli (Dario Doria, Prix du public à Visions du réel), les chiliens Salvador Allende (Patricio Guzman) et El Despojo (Dauno Totoro Taulis, consacré au peuple mapuche), et les mexicains La Pasion de Maria Elena (Mercedes Moncada Rodriguez, primée à Sundance) et Señorita extraviada (Lourdes Portillo, sur des disparitions de jeunes femmes à la frontière des Etats-Unis). Les deux seuls longs métrages de fiction jamais produits au Honduras pourraient également mériter le détour, de même que des «superproductions» comme Sub-Terra, entre la lumière et l'enfer (Marcelo Ferrari, Chili) ou Cabeza de Vaca (Nicholas Echevarria, Mexique).

Entre avant-premières (14 films bientôt distribués!), reprises pour rattrapage, classiques (dont deux sommets du «cinema novo» brésilien, Le Dieu noir et le diable blond de Glauber Rocha et Les Fusils de Ruy Guerra) et autres vidéos documentaires, il y aura de quoi faire. A la fois invitation au voyage et chantier de réflexions, Filmar a de l'allure, et ce, même sans compétition.

Filmar en América latina, du 9 au 30 nov. à Genève, Lausanne, Ferney-Voltaire, Bienne. Rens: 022/906 59 27. Internet: http://www.filmaramlat.ch