Cinéma

Filmer l’Europe, le dernier défi de Costa-Gavras

Avec «Adults in the Room», le cinéaste grec signe un film sur les négociations européennes dans lequel Yanis Varoufakis est au premier plan. Fiction ou réalité? Dévoilée dans le cadre du Geneva International Film Festival, l’œuvre émeut et suscite le débat

Quand elle évoque Adults in the Room, le dernier film de Costa-Gavras, Anastassia Politi confie au bout d’un moment avoir pleuré. Ce qui semble étonnant lorsqu’on sait que ce long métrage, qui retrace les six premiers mois de 2015, n’est pas un drame romantique mais un thriller politique. Pour comprendre cette émotion, il faut se plonger dans le scénario. Adults in the Room est tiré du livre éponyme de Yanis Varoufakis, professeur d’économie qui fut, pendant ce semestre, ministre des Finances grec du gouvernement Syriza (le parti de la gauche radicale).

Dans ce pavé aux accents de roman policier, Varoufakis dévoile les coulisses de Bruxelles. De son côté, Costa-Gavras cherchait un moyen de traiter de la crise grecque, mais en évitant de se lancer dans un documentaire. «Je me méfie beaucoup de ce genre», avoue-t-il. Sa rencontre avec Varoufakis à la fin de l’été 2015 sera décisive. Ce dernier lui parle de son livre. «Je lui ai dit qu’il m’intéressait, se souvient le réalisateur grec de 83 ans. Varoufakis a alors commencé à m’envoyer les chapitres au fur et à mesure qu’il les écrivait. Et toute l’histoire s’est formée comme ça.»

Quelques mois après la publication de ce témoignage, Costa-Gavras passe derrière la caméra. «J’ai essayé de faire comprendre le mépris qu’a une partie de l’Europe pour le monde politique grec… Pour ne pas dire pour les Grecs eux-mêmes.»

Bras de fer

L’objectif semble atteint. A la sortie des cinémas projetant Adults in the Room, beaucoup de spectateurs se disent «émus». Parfois aux larmes, donc. Comme Anastassia Politi: «Cette période de négociations est enfin réellement révélée au public, montrée aux Grecs et aux Européens.» Et la cinquantenaire, artiste engagée, de préciser: «C’est la première fois qu’est explicitée la tentative d’écraser le peuple grec, pris en étau. A l’époque, il y avait encore de l’espoir; maintenant il n’y en a plus.» Pour Nikos, qui lui aussi vient de visionner le film, «la façon dont les négociations se sont passées devient claire. Je n’oublierais jamais ces six mois: tout le monde était contre les Grecs, contre Varoufakis, contre Alexis Tsipras.»

Tout commence le 25 janvier 2015. Tsipras et son parti Syriza, issu de la gauche radicale, remportent les élections législatives avec une double promesse: en finir avec les mémorandums, les accords de prêts signés entre la Grèce et ses créanciers de l’UE et du FMI afin d’éviter à Athènes un défaut de paiement, et aussi mettre un terme aux mesures d’austérité imposées par ces accords. Les créanciers ne voient évidemment pas cet objectif d’un bon œil. Quand Tsipras devient premier ministre et choisit Yanis Varoufakis comme ministre des Finances pour mener un bras de fer avec l’Europe, la Grèce se retrouve isolée. L’expérience dure six mois et s’achève par la démission de Varoufakis et la signature d’un troisième mémorandum par Tsipras.

Revue de presse: Costa-Gavras, Dieu et diable

Pendant ces six mois, Varoufakis a pris des notes, voire enregistré certaines discussions. «Il me les a fait écouter», raconte Costa-Gavras. Pour le cinéaste, ces discussions prouvent qu’«il n’était pas possible de laisser les Grecs connaître un succès. Si les négociations s’étaient déroulées en leur faveur, Syriza serait resté au pouvoir pendant dix ans. En Espagne, Podemos aurait retrouvé de la vigueur. De même en France… En fait, aux yeux de certains dirigeants européens, le risque était celui d’un effet domino. Ils ont voulu les écraser jusqu’au bout.»

Mais dans cette bataille qui se joue à Bruxelles, il y a un grand absent. «Le peuple, les centaines de milliers de Grecs qui ont fui le pays… Pas un mot sur eux», s’insurge Costa-Gavras.

Nuit interminable

Ces enregistrements offrent également une plongée inédite dans les institutions européennes et leurs processus de décision. «Il a fallu synthétiser certaines situations qui ne sont qu’enchaînement de discours interminables et soporifiques», poursuit le réalisateur. Pour relever ce défi, il a recouru à des effets spéciaux – des chiffres qui virevoltent par exemple – ou à des chorégraphies, comme dans la scène finale, qui illustre «la nuit interminable» qu’a vécue Tsipras avant de signer.

Reste que le parti pris de Costa-Gavras suscite quelques critiques en Grèce. Professeure de sociologie à l’Université Panteion, Alexandra Koronaiou déplore «une narration très plate» dans laquelle «tout est centré sur Varoufakis, avec Tsipras relégué au second rôle». Pour elle, il s’agit plus d’un documentaire que d’une fiction, même si le cinéaste «ne parvient pas à rendre compte de la complexité de la situation que vivait la Grèce. C’est presque une hagiographie de Varoufakis.» Avant même de voir le film, Tsipras a déclaré: «Ceux d’entre nous qui ont déjà lu le livre savent ce qu’ils verront. Le livre de Varoufakis se réfère à des événements critiques avec une approche égocentrique. Trente pour cent de ce qu’il présente correspond à des faits réels, 30% à une approche biaisée, 30% à de la fiction.»

Héros solitaire

Député de Syriza au Parlement européen, Stelios Kouloglou est aussi particulièrement critique: «Dans une telle situation, alors qu’un ministre des Finances normal aurait été sur des charbons ardents, Varoufakis s’occupait avant chaque réunion d’ouvrir son téléphone portable pour enregistrer.» Ilias Nikolakopoulos, de l’institut Ipsos, pense de son côté que «Varoufakis n’est pas le plus pertinent pour évoquer la crise de 2015. Dans le film, il est présenté comme un héros qui se serait battu, seul, contre les institutions européennes, et plus particulièrement l’Eurogroupe. C’est injuste pour Tsipras et son équipe.»

A lire: Yanis Varoufakis: «L’Allemagne va nous briser»

Cinquante ans exactement après la sortie de Z, qui était jusqu’alors son unique film sur la Grèce, Costa-Gavras suscite donc de nouveau le débat dans son pays natal. Avec Adults in the Room, première fiction à plonger dans les négociations européennes, il semble livrer un plaidoyer pour une autre Europe. Lui s’en défend: «Quand on fait un film, ce n’est pas pour changer l’Europe mais parce que du fond des tripes, on a envie de le faire. C’est une question de passion. On le fait et advienne que pourra!»

Projection d’«Adults in the Room», en présence de Costa-Gavras, samedi 2 novembre à 20h15, Genève, Théâtre Pitoëff.


Winocour dans l’espace, Dolan en anglais

Vendredi, la 25e édition du Geneva International Film Festival (GIFF) s’offre une belle soirée d’ouverture avec la première suisse de Proxima, troisième long métrage d’Alice Winocour (Augustine, Maryland). La réalisatrice y raconte l’entraînement d’une astronaute, incarnée par Eva Green, en vue d’une mission d’une année simulant un voyage de la Terre à la planète Mars. Mais c’est plus la manière dont la jeune femme va devoir gérer la séparation d’avec sa fille que la conquête de l’espace qui intéresse ici la Française. Ecrit en collaboration avec son compagnon, Jean-Stéphane Bron, Proxima a récemment reçu le Prix spécial du jury au Festival de San Sebastian.

Lire aussi: Au GIFF, pas de tapis rouge mais beaucoup de stars

Une semaine plus tard, le GIFF s’achèvera avec la projection de The Death and Life of John F. Donovan, long métrage anglophone – et inédit en Suisse – du Québécois Xavier Dolan, l’un des invités de prestige d’un festival qui, en marge d’une programmation cinématographique de haut vol, continue à explorer les avancées technologiques et narratives en matière de réalité virtuelle.

Outre Costa-Gavras et Dolan, David Cronenberg, Elia Suleiman, Jan Kounen, Jean Dujardin, Hafsia Herzi, Clotide Courau, Albert Serra ou encore Roger Avary sont également annoncés à Genève.

Sur le front des séries TV, en marge de la traditionnelle compétition internationale, seront dévoilées en intégralité Junichi, du Japonais à la Palme d’or Hirokazu Kore-eda, et M – Eine Stadt sucht einen Mörder, adaptation par David Schalko du chef-d’œuvre de Fritz Lang M le maudit. STÉPHANE GOBBO


Geneva International Film Festival, du 1er au 10 novembre.

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