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Hana (Alba Rohrwacher) dans «Vierge sous serment». 

Cinéma

Films italiens, le grand écart

Les sorties parallèles du gros succès comique «Quo vado?» et du drame féministe «Vierge sous serment» sont mises en perspective par une trentaine de films inédits à la Cinémathèque Suisse

Il existe donc encore un cinéma italien derrière Nanni Moretti et Paolo Sorrentino? On peut parfois en douter, soumis que nous sommes à une distribution toujours plus aléatoire qui voit même des films sélectionnés à Cannes snobés (Reality et Tale of Tales de Matteo Garrone). Sans vision de presse préalable viennent ainsi de surgir sur les écrans romands deux films d’un cerrtain intérêt: Quo vado? du tandem Checco Zalone (vedette) – Gennaro Nunziante (réalisateur), nouveau bulldozer du box-office transalpin (65 millions d’euros à ce jour en Italie, contre 3,5 à Mia madre…) et la coproduction suisse Vierge sous serment (Vergine giurata) de Laura Bispuri, un premier opus présenté en compétition à la Berlinale 2015. Quant à la Cinémathèque Suisse, elle propose jusqu’à la fin du mois à Lausanne une sélection – forcément subjective – d’une trentaine d’inédits de ces cinq dernières années. De quoi révéler une variété insoupçonnée!


Au boulot, Matteo Renzi


Certes, entre les comédies populaires qui cartonnent et les films d’auteurs confidentiels, le fossé a toujours existé. Mais à l’image de la répartition des fortunes, il ne fait que se creuser. Ce qui ne veut pas encore dire que «Quo vado?» soit mauvais. Il s’agit d’une comédie satirique dont le héros – l’humoriste Checco Zalone, 38 ans, qui ne prend même pas la peine de trouver un nom à son personnage – est un petit fonctionnaire provincial accroché à ses privilèges. Le jour où le gouvernement décide une réforme de l’administration, il préfère être muté qu’accepter une indemnité de départ. Excédée, la directrice du personnel (Sonia Bergamasco, dans une veine comique inattendue) finit par le déléguer auprès d’une mission scientifique au Pôle Nord. Là, contre ses principes de lâche convaincu, il s’éprend d’une Norvégienne et découvre à Bergen certaines qualités scandinaves avant de céder au mal du pays. Sauf que l’aventure lui a laissé entrevoir autre chose que sa vie étriquée de profiteur…

La caricature est grossière, la cible facile, la tonalité trop gentille. Mais Zalone et Nunziante sont indéniablement habiles et leur film s’apparente plutôt à un bon Dany Boon – Kad Merad qu’aux infâmes «cinepanettoni» qui ont trusté le box-office depuis trois décennies. On peut donc à nouveau s’amuser à voir ainsi épinglés certains travers nationaux, tout en regrettant l‘absence de ce mordant qui avait fait la réputation de la comédie italienne d’antan (seul le peu iconique Lino Banfi, en sénateur indéboulonnable, est d’ailleurs censé faire le lien). Reste la difficulté à saisir comment un tel film peut totaliser le double d’entrées de Star Wars (et peut-être même bientôt détrôner Titanic et Avatar). On comprend mieux qu’Ettore Scola ait préféré se retirer avant d’assister à ça…


Immigration par genre


A l’autre bout du spectre du cinéma italien se trouve «Vierge sous serment». Parfaite contemporaine de Zalone, Laura Bispuri a enchaîné écoles d’art et ateliers de cinéma avant d’obtenir des soutiens festivaliers pour financer ce premier long, inspiré d’un roman éponyme (2007) de l’Italo -Albanaise Elvira Dones. On y découvre une étrange tradition des vallées reculées d’Albanie: la possibilité offerte à une femme, pour échapper à sa condition peu enviable, de vivre comme un homme à condition de prêter serment de rester vierge. C’est ce qu’a fait l’orpheline Hana (la toujours étonnante Alba Rohrwacher) avant de rejoindre sa soeur d’adoption Lila, émigrée à Milan. Là, elle devra apprendre à redevenir une femme.

Ecran large, photo granuleuse, mutisme de rigueur et montage elliptique: le style choisi est celui du simili documentaire, qui a la cote dans les festivals. On découvre en alternance le passé et le présent de Hana, la renonciation à son identité sexuelle pour mener une vie rude de montagnard, puis, en Italie, la tout aussi difficile reconquête de sa liberté et de sa féminité. Pendant un bon bout de temps, le film est porté par le mystère de sa protagoniste et la découverte du monde archaïque d’où elle vient. Mais lorsque, dans une piscine milanaise, on retrouve l’acteur allemand Lars Eidinger dans un rôle d’initiateur sexuel proche de celui qu’il tenait récemment dans Dora de Stina Werenfels, on commence à caler. Transparaît alors un certain côté poseur, à base de sinistrose et de questionnement obligé sur le genre, qui finit par s’avérer frustrant.

Comme quoi, entre la comédie et le film d’auteur estampillé, le choix peut s’avérer plus délicat que prévu.


* Quo vado? (Italie, 2016) de Gennaro Nunziante, avec Checco Zalone, Eleonora Giovanardi, Sonia Bergamasco, Ludovica Modugno, Lino Banfi. 1h26

** Vierge sous serment (Vergine giurata), de Laura Bispuri (Italie – Suisse – Allemagne 2015) avec Alba Rohrwacher, Flonja Kodheli, Luan Jaha, Emily Ferratello, Lars Eidinger. 1h27


Le cycle de la Cinémathèque privilégie l’âpreté

Si la quantité de longs-métrages produits en Italie est restée inchangée depuis deux décennies (autour de la centaine), leur nature a changé, avec un nombre croissant de documentaires. Sans doute plus que d’autres, cette cinématographie s’est atomisée, régionalisée, spécialisée. Tant mieux pour sa variété, tant pis pour sa diffusion? C’est cet état de fait que reflète la sélection due au critique napolitain Maurizio Di Rienzo. Autour de la figure phare (discutable) de Pippo Delbono, avec lequel la Cinémathèque suisse a noué des liens privilégiés, il a surtout réuni des films radicaux par leur forme et dûs à des jeunes cinéastes.

Si on trouve une poignée de comédies plus consensuelles (Lascia perdere, Johnny de l’acteur Fabrizio Bentivoglio, La mafia uccide solo d’estate de Pierfrancesco Diliberto) de drames stylisés (La città ideale de Luigi Lo Cascio, E stato il figlio de Daniele Ciprì) et de films de réalisatrices déjà sortis (Alice Rohrwacher, Emma Dante, Valeria Golino), l’essentiel se situe dans l’interpénétration du documentaire et de la fiction. D’un réalisme froid et âpre, les premières fictions d’auteurs venus du documentaire, comme La petite Venise - Io sono li d’Andrea Segre, L’Intervallo de Leonardo di Costanzo ou Sette opere di misericordia de Gianluca et Massimiliano Di Serio peuvent donner l’impression d’une refondation néoréaliste sur les ruines fumantes du berlusconisme. Pour autant, des talents comme Michelangelo Fiammartino (le contemplatif Le quattro volte), Roberto Minervini (une triologie sociologique tournée aux Etats-Unis) et Pietro Marcello (les essais poétiques La Bocca del lupo et Bella e perduta) ne risquent pas d’être confondus. L’Italie remue? Raison de plus pour la redécouvrir. (N. C.)

Nouveau cinéma Italien, Cinémathèque suisse, Lausanne. Jusqu'au 28 février. Rens: www.cinematheque.ch

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