Les Rivières

Née à Paris de parents vietnamiens ayant fui la guerre, Mai Hua incarne l’avant-dernière génération d’une famille sur laquelle planerait une malédiction: les femmes sont condamnées au malheur. Alors qu’elle se remettait en 2010 d’un divorce, la jeune femme, âgée de 33 ans, s’est posé cette question: comment faire pour ne pas léguer ce sombre héritage à ma fille? Profitant de l’arrivée en France de sa grand-mère maternelle, malade, Mai Hua va alors commencer à filmer de manière compulsive, afin de démêler les fils d’une histoire complexe.

En résulte un documentaire à la première personne déjouant totalement les craintes inhérentes au «film de famille» réalisé par une autodidacte. Les Rivières aurait dû connaître sa première suisse à l’enseigne du festival pluridisciplinaire Les Créatives. Dans l’attente de pouvoir le projeter en présence de sa réalisatrice, son distributeur a choisi de le proposer en vidéo à la demande. Une belle occasion de découvrir un film émouvant au cheminement surprenant.

Documentaire de Mai Hua (France, 2019). Filmingo.


Le Blues de Ma Rainey

Chicago, 1927. Dans un studio d’enregistrement, des musiciens attendent la venue de Ma Rainey. Celle qui est considérée comme la première grande chanteuse de blues de l’histoire débarque enfin, et c’est une diva. Adapté d’une pièce de théâtre d’August Wilson (également auteur de Fences, porté à l’écran en 2016 par Denzel Washington), Le Blues de Ma Rainey est comme un instantané, quelques heures dans la vie d’une pionnière, star noire dans un monde dominé par les Blancs.

Dans le rôle titre, Viola Davis est stupéfiante, comme elle l’était dans Fences, qui lui a valu un Oscar. Dans celui d’un jeune trompettiste aussi ambitieux que talentueux, Chadwick Boseman est plus impressionnant encore. Révélé au grand public dans Black Panther, le comédien semble s’être jeté à corps perdu dans ce personnage rêvant de gloire mais qui finira en héros de tragédie grecque. Athlétique et triomphant dans Black Panther, il est ici émacié et fragile. Personne ne savait durant le tournage qu’il souffrait du cancer qui l’a emporté en août dernier à l’âge de 43 ans.

Film musical de George C. Wolfe (Etats-Unis, 2020), avec Viola Davis, Chadwick Boseman, Glynn Turman, Michael Potts, 1h33. Netflix.


Nuestras madres

Patiemment, comme s’il reconstituait un puzzle, Ernesto assemble un squelette. Il est anthropologue à l’Institut médico-légal du Guatemala. Entre 1960 et 1996, la guerre civile guatémaltèque, l’une des plus tragiques d’Amérique latine, a fait 200 morts et 45 disparus. Pourtant, on ne la connaît guère. Pour César Diaz, l’explication est simple: si les victimes de la dictature n’étaient pas majoritairement des Indiens, mais des Blancs ou des métis, on aurait plus parlé de ce véritable génocide.

Présenté l’an dernier à la Semaine de la critique du Festival de Cannes, son film participe au devoir de mémoire que tout un pays a trop longtemps attendu. Récompensé par une méritée Caméra d’or (meilleur premier film toutes sections confondues), Nuestras madres suit l’enquête que va mener Ernesto pour aider une vieille femme à retrouver les restes de son mari, jadis assassiné sous ses yeux. Un moyen pour lui de revisiter sa propre histoire.

Drame de César Diaz (Guatemala, 2019), avec Armando Espitia, Emma Dib, Aurelia Caal, 1h17. Filmingo.


Maine Océan

Cinéaste injustement méconnu, Jacques Rozier, 94 ans, n’a réalisé que cinq longs métrages. Parmi lesquels ce Maine Océan que la Cinémathèque suisse propose pour les Fêtes en libre accès avec trois autres films, et qu’il faut absolument découvrir. L’histoire est celle d’une danseuse de samba brésilienne ayant oublié de composter son billet de train, au grand désarroi d’un chef de train (Bernard Ménez, génial) insistant pour que son adjoint (Luis Rego, génial bis), plus conciliant, la verbalise.

Rajoutez à cela une avocate plus loquace que professionnelle, un marin bagarreur parlant sa propre langue (Yves Afonso, génial ter) et enfin un improbable imprésario, et vous obtiendrez une comédie obéissant à ses propres règles et suivant son propre rythme, faisant de Rozier un cinéaste de la marge et des chemins de traverse. Il y a dans Maine Océan de grands moments de pur cinéma, comme un rocambolesque procès ou un final d’une bouleversante mélancolie. Et il y a, surtout, cette longue séquence d’anthologie démarrant dans l’arrière-salle d’un bistrot de l’île d’Yeu pour se terminer en danse folle autour d’un piano.

Comédie de Jacques Rozier (France, 1986), avec Rosa-Maria Gomes, Bernard Ménez, Luis Rego, Yves Afonso, Lydia Feld, 2h11. Cinémathèque suisse.


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