La traditionnelle Nuit des Nominations, au cours de laquelle l'Académie du cinéma suisse désigne les représentants de la branche les plus dignes d’aspirer à la récompense suprême, le Quartz, a connu des fortunes diverses au cours des années. La réunion décontractée a frôlé le glamour au cours de la première décennie du 21e siècle, avant de retomber dans la laine qui gratte et de jeter les cravates aux orties. Naguère conviviale à la Konzertsaal, où l’on s’accoudait à des tables hautes pour suivre les péripéties de la soirée, la Nuit s’est repliée sur le Landhaus. C’est désormais assis face à l’écran qu’on apprend au pas de charge le nom des heureux gagnants tandis qu’un humoriste se déchaîne pour introduire du second degré dans l’émotion.

Cette année, l’événement a profité du talent comique de Brigitte Rosset et l’on a ri de bon cœur. Dans un allemand de première année, la comédienne genevoise a su élever l’auto-dérision personnelle à la dimension collective. Elle évoque sa carrière sur grand écran, «immer geschnittet» et décrypte la photo des gagnants de 2019 : «Ce qui me touche beaucoup c’est que vous êtes une vraie famille, et en famille on ne fait pas d’effort…» Effectivement, on s’avachit en lainage mité et c’est très bien.

Faussement candide, Brigitte Rosset surgit des coulisses pendant les discours de Peter Beck, membre de l’Académie, et d’Ivo Kummer, chef de la section cinéma de l’Office fédéral de la culture. Tel un enfant, elle relève des bizarreries — curieux que la Nuit des Nominations ait pour objet un art inventé par les Frères Lumière. La vérité sort de sa bouche quand elle dit que les actrices sont «des exoplanètes» : «toutes n’ont pas encore été découvertes.»

Oiseaux blessés

Mais place aux résultats. L’écran affiche des formes géométriques combinant l’étoile et l’iris sur lesquelles apparaissent le nom des vainqueurs. Les prix attribués aux films d’école, à la musique, à la photographie, au scénario, au montage, au second rôle, à l'interprétation féminine, à l'interprétation masculine, à l'animation, au documentaire et à la fiction se révèlent dans un crescendo dramatique ponctué par les cris de joie et les applaudissements des équipes gagnantes. Cette année, c’est Le Milieu de l’horizon de Delphine Lehericey qui décroche le jackpot avec quatre nominations (Meilleure fiction, Meilleur scénario, Meilleure interprétation masculine, Meilleure musique), suivi, avec trois points par Baghdad in my Shadow de Samir, Moskau Einfach! de Micha Lewinsky, Der Büezer de Hans Kaufmann et Immer und Ewig de Fanny Bräuning.

Outre Immer und Ewig, que la réalisatrice consacre à sa mère malade, les documentaires qui restent en lice sont African Mirror de Mischa Hedinger qui analyse l’histoire de notre image de l’Afrique, Where We Belong de Jacqueline Zünd qui suit un divorce, Madame de Stéphane Rieterhaus qui s’intéresse à la relation complice d’une grand-mère et de son petit-fils homosexuel, et L’Île aux oiseaux de Sergio da Costa et Maya Kosa qui s’attarde dans une centre pour les oiseaux blessés.

Jeune agoraphobe

Du côté de la fiction, Baghdad in my Shadow évoque la diaspora irakienne, Bruno Manser – Die Stimme des Regenwaldes de Niklaus Hilber retrace la vie du Suisse qui voulait sauver la forêt indonésienne, Le Milieu de l’horizon installe un drame familial au cœur de la canicule, Les Particules de Blaise Harrison lie les affres de l’adolescence à la course des bosons et Moskau Einfach! revient avec humour sur le scandale des fiches.

Tout le monde est content ? Pas tout à fait. Devant le Landhaus, l’association Pro Short dénonce l’absence de la catégorie court-métrage et incite les cinéphiles à réagir. Ivo Kummer explicite l’étrange évaporation du court, carte de visite des futurs grands noms du cinéma. Face à l’abondance des productions, les critères de sélection ont dû être resserrés. Ils sont devenus trop stricts et seuls dix films remplissaient toutes les conditions, ce qui est insuffisant pour proposer une sélection. Des solutions devraient être trouvées pour l’année prochaine.

Et puis Nadia Dresti est en colère. Cheville ouvrière du Locarno Festival, elle dénonce avec justesse l’absence de tout film tessinois au tableau d’honneur alors qu’il y en avait un beau, montré d’ailleurs à Locarno l’été passé: Love Me Tender de Klaudia Reynicke, portrait grinçant d’une jeune agoraphobe. Pourquoi le Tessin ne figure jamais parmi les finalistes? Parce que, majoritaires dans l’Académie, les Alémaniques et les Romands désignent par cooptation leurs champions et ne vont par chercher au-delà de leur horizon linguistique. Dommage: le film tessinois n’aurait pas déparé le quinté gagnant.

Tout ce beau monde se retrouvera le 27 mars à Zurich, à la Halle 622, pour le Prix du Cinéma suisse.


Nominations au Prix du cinéma suisse 2019

Meilleur film de fiction, 25 000 CHF par nomination

BAGHDAD IN MY SHADOW, de Samir (Dschoint Ventschr Filmproduktion AG, Joël Jent)

BRUNO MANSER - DIE STIMME DES REGENWALDES, de Niklaus Hilber (A Film Company GmbH, Valentin Greutert / Das Kollektiv GmbH, Philip Delaquis)

LE MILIEU DE L'HORIZON, de Delphine Lehericey (Box Productions Sàrl, Elena Tatti)

LES PARTICULES, de Blaise Harrison (Bande à part Films Sàrl, Lionel Baier)

MOSKAU EINFACH!, de Micha Lewinsky (Langfilm / Bernard Lang AG, Olivier Zobrist, Anne-Catherine Lang)

Meilleur documentaire, 25 000 CHF par nomination

AFRICAN MIRROR, de Mischa Hedinger (ton und bild GmbH, Simon Baumann)

IMMER UND EWIG, de Fanny Bräuning (Hugofilm Productions GmbH, Thomas Thümena)

L'ÎLE AUX OISEAUX, de Maya Kosa, Sergio da Costa (Close Up Films Sàrl, Joëlle Bertossa, Flavia Zanon)

MADAME, de Stéphane Riethauser (Lambda Prod, Stéphane Riethauser)

WHERE WE BELONG, de Jacqueline Zünd (real Film GmbH, Stefan Jung, Jacqueline Zünd)

Meilleur film d’animation, 10 000 CHF par nomination

AVERAGE HAPPINESS, de Maja Gehrig (Langfilm / Bernard Lang AG, Olivier Zobrist)

KIDS, de Michael Frei (Playables GmbH, Michael Frei)

LE RENARD ET L'OISILLE, de Samuel Guillaume, Frédéric Guillaume (FVP films et vidéos production SA, Robert Boner)

Meilleur scénario, 5 000 CHF par nomination

BAGHDAD IN MY SHADOW - Samir

LE MILIEU DE L'HORIZON - Joanne Giger

MOSKAU EINFACH! - Plinio Bachmann, Barbara Sommer, Micha Lewinsky

Meilleure interprétation féminine, 5 000 CHF par nomination

Miriam Stein (Odile) dans MOSKAU EINFACH!

Sabine Timoteo (Marie-Thérèse) dans TAMBOUR BATTANT

Beren Tuna (Emine) dans AL-SHAFAQ – WHEN HEAVEN DIVIDES

Meilleure interprétation masculine, 5 000 CHF par nomination

Joel Basman (Sigi) dans DER BÜEZER

Luc Bruchez (Gus) dans LE MILIEU DE L'HORIZON

Sven Schelker (Bruno Manser) dans BRUNO MANSER - DIE STIMME DES REGENWALDES

Meilleure interprétation dans un second rôle, 5 000 CHF par nomination

Antonio Buil (Le maire) dans INSOUMISES

Cecilia Steiner (Hannah) dans DER BÜEZER

Andrea Zogg (Walter) dans DER BÜEZER

Meilleure musique de film, 5 000 CHF par nomination

IMMER UND EWIG - Olivia Pedroli

LE MILIEU DE L'HORIZON - Nicolas Rabaeus

WHERE WE BELONG - Thomas Kuratli

Meilleure photographie, 5 000 CHF par nomination

AL-SHAFAQ – WHEN HEAVEN DIVIDES - Gabriel Sandru

IMMER UND EWIG - Pierre Mennel

O FIM DO MUNDO - Basil Da Cunha

Meilleur montage, 5 000 CHF par nomination

BAGHDAD IN MY SHADOW - Jann Anderegg

BRUNO MANSER - DIE STIMME DES REGENWALDES - Claudio Cea

WHERE WE BELONG - Gion-Reto Killias

Meilleur film de diplôme, 5 000 CHF par nomination

ISOLA, de Aurelio Buchwalder (Zürcher Hochschule der Künste ZHdK)

NACHTS SIND ALLE KATZEN GRAU, de Lasse Linder (HSLU Studienrichtung Video)

STILL WORKING, de Julietta Korbel (ECAL École cantonale d'art de Lausanne)