Exposition

Fils, cordes, ficelles et bandelettes, ou l’esprit du monde assemblé

A La Maison rouge de Paris, «Inextricablia, enchevêtrements magiques» réunit des œuvres d’une cinquantaine d’artistes de presque partout et de beaucoup d’époques

La Maison rouge, le petit centre d’art situé à quelques pas de la Bastille, à Paris, est un endroit irremplaçable qui se fera regretter dès l’an prochain puisqu’il va fermer, non à cause de son insuccès, mais parce que son fondateur, le collectionneur Antoine de Galbert, a décidé de se lancer dans d’autres aventures.

On y découvre depuis des années des expositions thématiques et des artistes qui défient les conventions sans pour autant tomber dans la futilité des disputes de principe. La Maison rouge propose pour quelques semaines encore deux manifestations stimulantes.

L’une est consacrée à Hélène Delprat, une artiste qui fait de la mise en scène de sa relation au monde et à l’art un réjouissant capharnaüm. L’autre est organisée par Lucienne Peiry, directrice de la Collection de l’art brut à Lausanne jusqu’en 2011, et réunit des œuvres d’une cinquantaine d’artistes de presque partout et de beaucoup d’époques, des objets extravagants embobinés de Judith Scott aux fétiches puissants venus d’Afrique entourés de cordelettes en passant par les filets arachnéens signés par l’artiste suisse Pierrette Bloch disparue récemment.

Mettre ensemble

Le titre de cette exposition, Inextricablia, enchevêtrements magiques, peut être pris dans un double sens, voire plus. Inextricables sont les combinaisons d’éléments reliés entre eux qui construisent ces choses composites, ces parties serrées, comprimées, accumulées, jusqu’à créer des assemblages impossibles à concevoir par l’esprit avant qu’ils ne soient devenus ce qu’ils sont par la main de la personne qui les met en œuvre; l’esprit surgit alors par leur présent et par leur présence.

Inextricables sont également les questions posées par les relations entre des objets supposés magiques (des statuettes ou des reliquaires), des objets classés «art brut» et des œuvres d’art homologuées par les institutions dont c’est la fonction, que l’on rencontre donc de préférence dans les galeries ou dans les musées.

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Dans cette exposition, les cordelettes, les cordons, les ficelles, les fils, les nœuds, les bandelettes, les liens serrés ou lâches, les tissus et les tissages qui renferment quelque chose à voir, ou plus souvent à deviner, constituent le point de rencontre. Le mystère ne vient pas de la chose en soi mais du geste visible qui l’a faite ainsi. Une personne l’a faite, avec concentration, avec acharnement.

C’est ce qu’on voit. C’est ce qui ébranle les certitudes, car ce geste ne livre pas une signification explicite; il surprend parce qu’il donne naissance à un inattendu, comme les mots qui servent à nommer ces actions. Relier c’est mettre ensemble, physiquement, spirituellement, intellectuellement, socialement.

Attacher, c’est mettre ensemble aussi bien par des liens matériels que par ceux de l’amour ou de l’affection. Tisser, on peut le dire d’une toile ou d’un voile qui couvrent, abritent et habillent mais aussi d’une relation entre des individus. Glissement dans les choses et glissement dans les mots.

Enlacer pour protéger

«A l’origine de cette exploration au sein des «inextricablia – les choses inextricables», explique Lucienne Peiry dans le catalogue, la créatrice d’Art brut américaine Judith Scott (1943-2005) occupe une place centrale. […] Judith Scott commence par récupérer ou parfois dérober toutes sortes d’objets hétéroclites (parapluie, magazine, roue de vélo, clés) qui vont constituer le cœur de ses compositions. Elle les assemble et les arrime solidement les uns aux autres, puis les entoure, les enveloppe et les enlace de fils, ficelles, cordes, cordelettes, de manière à protéger et à occulter intégralement le corps central.»

Protéger et occulter, conserver précieusement la chose en la dissimulant, la cacher en la montrant, c’est le principe qui unit toutes les œuvres de l’exposition.

Combat à mener

Quant à Judith Scott, elle a le destin commun des artistes classés dans la catégorie Art brut, depuis que Jean Dubuffet leur a trouvé ce nom (alors qu’ils sont nommés différemment ailleurs – outsiders, singuliers, inconscients, etc.).

Judith Scott, autiste, sourde et muette, a été enfermée en institution à l’âge de 7 ans. Elle a une jumelle qu’elle ne reverra qu’une trentaine d’années plus tard. Prise par l’émotion des retrouvailles, Judith réalise une sculpture qui est dans l’exposition, un être gémellaire de deux figures embrassées à têtes rouges entièrement embobiné par des fils. Elle fera plus de deux cents œuvres.

«Rien ne semble relier a priori une sculpture d’Art Brut de Judith Scott, une statuette de divination Nkisi du Congo, un reliquaire français du XVIIIe et des photographies votives captives dans un filet d’Annette Messager», écrit encore Lucienne Peiry.

Cette formule rhétorique, qui laisse évidemment entendre que tout les relie, suggère qu’il y aurait encore aujourd’hui un combat à mener pour donner une place digne de ce qu’ils font à des artistes marginalisés par un monde de l’art aux vues étroites. Il n’en est rien. Cela fait des décennies que les artistes dits «bruts» sont exposés dans les centres ou les grandes expositions périodiques d’art contemporain et sont considérés, pour ceux qui le sont, comme des artistes à part entière.

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Cette posture datée, qui se manifeste dans l’exposition par la mise en parallèle systématique d’œuvres d’artistes contemporains, d’artistes bruts et d’artistes appartenant à des aires culturelles non occidentales, détourne l’attention de l’essentiel.

Ce sont les procédures mises en œuvre, l’action de rassembler des choses hétérogènes puis de les assembler pour en faire un objet homogène, les gestes successifs et surtout répétés qui donnent aux œuvres d’Inextricablia leur réelle présence et transforment l’étrangeté en évidence.

C’est la technique (maîtrisée) orientée vers une fin (constante) qui fait de l’art humain une famille humaine. Et c’est pourquoi on voudrait maintenant penser la relation d’une statue dogon avec une statue de Rodin plutôt qu’avec celles de Louise Bourgeois ou la relation d’une veste enluminée de Bispo do Rosario avec un retable italien plutôt qu’avec un reliquaire. Ce travail-là reste à faire.


«Inextricablia, enchevêtrements magiques». La Maison rouge, Paris, jusqu’au 17 septembre.

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