Né sous le signe du gémeaux, entre deux étages d'un immeuble cossard, à Paris. Minot, Thomas monte chez un papa léthargique, pour se faufiler entre les mollets d'Oncle Etienne, Daho. Il reçoit ses petits copains en bas, avec maman qui calcule leur thème astral, le fils Souchon, le fils Chedid, la fille Modiano. Thomas obtient son bac à 17 ans, bourré de mentions. Il se gélatine la raie de côté, enfile des chemises à col italien. Il passe sa vie entre une Corse bleu acier et une Rive Gauche maquisarde. Sans trop savoir ce qu'il pourrait bien faire d'une jeunesse aussi dorée. Que s'est-il passé pour que, à 34 ans, Thomas Dutronc ne soit pas devenu la caricature qu'on attendait? Pour qu'il sorte un premier album de successeur plutôt que de prétendant? Il a fui.

Il a l'air sage comme ça. Mais il faut l'avoir vu tenir une guitare, fondre sur les «Nuages» de Django Reinhardt, comme si la musique avait la résistance de la glaise. Un jour d'adolescence tardive, le bonhomme qui se voyait photographe tombe par hasard sur un disque manouche. Un truc de dingue où l'on prend la défense des doigts de l'homme. Django, moustache fine, une main en charpie après l'incendie de sa roulotte, une tête de proxénète, les phalanges de Michel-Ange. Thomas Dutronc entre en Manouchie. «Cela m'a sauvé. Je suis parti à l'autre bout du monde là où je savais qu'être le fils de Dutronc et d'Hardy ne me servirait à rien. J'ai voulu trouver ma niche. Faire mon apprentissage. J'espère avoir été éclaboussé par une partie minuscule de ce génie.» On le croit. Parce qu'il a ferraillé. Thomas est entré dans le groupe de Biréli Lagrène, le fils troqué de Django, un collectionneur de voitures, un des plus grands guitaristes de notre époque.

Les tournées se succèdent. Thomas se taille un prénom dans les cercles initiés. Il choisit les Gitans de France, là où son sang est un handicap plutôt qu'un visa. «Se faire admettre chez les Manouches, c'est pas coton. Mais dans la famille Dutronc, on aime les racines. On ne fait pas nouveaux riches ou parvenus. On travaille.» Avec Romane, Tchavolo Schmitt, tous les liquoreux du manouche, Dutronc parcourt son manche de fond en comble. On ne l'imaginait pas virer un jour vers la chanson. Comme le font, tôt ou tard, tous les héritiers. «C'est venu sur le tard, cette envie. Je pensais accueillir plein d'invités. Et puis, je me suis retrouvé tout seul avec ma voix.» Une voix pâle, qui se plisse, un tantinet ourlée. Avec des textes qui vantent l'avantage des frites sur le poisson grillé. Qui s'attaquent au marché de la société, aux petites affaires obscènes. Une écriture drolatique, faussement légère.

Thomas Dutronc a regardé mille fois «The Wall» d'Alan Parker, sur un opéra végétarien de Pink Floyd. Il voulait se faire hippie. «En ce temps-là, j'avais assez envie de faire des fromages de chèvre avec ma guitare.» Il a renoncé à une retraite possible dans le Larzac. A fuir cette bonne réputation qui le précédait. Sur son disque, il y a un enregistrement dans un bar à vin. Un soiffard le saoule avec les millions de Chinois de papa, avec les gambettes de maman. «Moi, je les aime bien tes parents, ça doit pas être facile, hein? T'es musicien quand même? T'es pas assureur? - Non, mais j'assure.» Thomas a le bon goût de désamorcer les idées qu'on peut se faire de lui. Il compose un album incontinent de la joie. De la guitare électrique, du swing, d'infimes réussites qui le mettent d'emblée à l'écart des plumitifs de la nouvelle chanson française. «Il est difficile pour moi de me laisser impressionner par la nouvelle génération. Je ne demande que cela, pourtant.» Alors, il cite les cinq heures quand Paris s'éveille. Il revient à Ferré, à Gainsbourg («J'imagine une copine qui aurait mon code PIN»).

Des rimes qui se marrent. Un tempérament de crooner athlétique. Des restes du juke-box familial. Dans Comme un Manouche sans Guitare, ce Dutronc-ci a la fragilité des conquêtes fraîches et le chaloupé de son pote M. Il convie pour un titre le timbre frissonnant de Marie Modiano. Une réunion de famille, qui est celle, aussi, d'une génération qui veut se faire de la place. Des musiciens, plutôt que des pop stars, pour lesquels le droit d'inventaire est une fable. Le genre que Django trafiquait autour du feu. «On est là pour faire les zouaves. Surtout quand on a plein de choses à dire.»

Comme un manouche sans guitare, Thomas Dutronc (Universal).