La rumeur le dit farouche, fuyant les accolades et les vivats tapageurs. De passage en Suisse dès ce soir dans le cadre d'une première grande tournée européenne, Will Oldham n'a cependant rien du timide souffreteux que l'on souhaiterait voir au service d'un répertoire aussi fragile. Débarquant à quatre pattes sur la scène parisienne d'un Café de la Danse plein à craquer, un survêtement à capuche lui enserrant le visage, le «petit prince de la country» évoque davantage le fort en gueule d'un groupe de hip-hop lambda que le songwriter américain le plus respecté depuis Bob Dylan.

Mâchouillant un vague chewing-gum du coin de la bouche, le chanteur dégarni, aujourd'hui connu sous le nom de Bonnie «Prince» Billy, mène sa bande de musiciens avec une autorité naturelle qui force l'admiration. Enchaînant sans trêve les titres de son dernier disque, Will Oldham paraît se jouer constamment des codes régissant le bon déroulement d'un concert de rock, exhortant ses comparses à se lancer dans des morceaux qu'ils semblent à peine connaître, au risque, parfois, de s'y perdre dans un éclat de rire.

Quelques mois à peine après l'enregistrement de Ease Down The Road, un huitième album qui paraît ces jours-ci, les arrangements de ses chansons ont déjà changé du tout au tout. A l'instar de morceaux plus anciens que l'on reconnaît à peine tant leurs interprétations, au disque comme à la scène, paraissent soumises à une perpétuelle mutation. Dans cette capacité de métamorphose réside sans doute la fascination qu'exerce, depuis ses débuts, cet ancien acteur à qui l'on attribue volontiers la renaissance d'une country music faisant fi des paillettes et des Stetson façon Nashville.

Apparue sur la scène musicale indépendante un beau jour de 1993 avec la parution du premier album de ses Palace Brothers, la voix brisée et plaintive de Will Oldham séduit d'emblée une presse spécialisée jusqu'ici peu encline à refléter la production country-folk américaine. Avec There's No One…, le songwriter de Louisville, Kentucky, impose d'emblée les clés d'un univers aussi personnel qu'immédiatement bouleversant. Textes empreints d'une poésie surannée, mélodies puisant dans la grande tradition rurale américaine et interprétations en demi-teinte scellent le renouveau d'un genre longtemps miné par le star-system et les cow-boys de pacotille.

De cette esthétique minimaliste et chagrine sortiront en pagaille des disques publiés sous diverses déclinaisons des Palace Brothers (Palace Music, Palace Songs, etc.), puis en solitaire sous les identités de Will Oldham, Continental OP ou Bonnie «Prince» Billy. Multipliant les parutions confidentielles et les changements de personnel, le chanteur discret parvient pourtant à s'attirer au fil des ans un auditoire passionné, encouragé en cela par la qualité croissante de chaque enregistrement comme par la rareté de ses apparitions en public.

Sacré star du rock indépendant, Will Oldham suscite bien vite de nombreuses vocations, des groupes comme Rex, Tarnation ou Songs: Ohia réinjectant sur la scène américaine les sonorités country, bluegrass et folk de ses origines. D'une bonne tête au-dessus de cette nouvelle vague de folk à gros sabots, l'ex-Palace se révèle, au fil des albums, à même de prendre son envol vers de plus hautes sphères de création musicale. A la manière d'un Bob Dylan en son temps ou d'un Nick Cave aujourd'hui, Will Oldham fait en effet partie d'une classe à part, menant son répertoire intemporel sans se soucier d'un succès qui, inexorablement, le rattrape à son insu. Parmi les fans frappant à la porte du songwriter figurent aujourd'hui rien de moins que PJ Harvey et Johnny Cash, adeptes comme lui d'un lyrisme sombre et nu.

Et puis il y a ce nouveau disque, Ease Down The Road, au fil duquel Oldham se révèle en d'excellentes dispositions pour connaître enfin le rayonnement qu'il mérite. Moins torturées que par le passé, les chansons du countryman célèbrent l'amour avec une tendresse nouvelle et une science consommée de l'arrangement, conférant aux 12 petites perles de l'album un sentiment d'immédiateté et de connivence rares. Ou quand le «Prince» devient roi.

Bonnie «Prince» Billy en concert à l'Usine de Genève ce soir à 20 h 30 (022/781 40 57),

au Bikini Test de La Chaux-de-Fonds le 30 à 21 h 30 (032/968 04 84),

à Fri-Son de Fribourg le 31 à 21 h (026/424 36 25) et

au Lokal de Zurich le 1er avril à 21 h (01/226 19 39).

Ease Down The Road (Domino/RecRec).